Du problème-dollar à l’émeute du Capitole

0 – L’objectif de cet article est d’analyser les évènements qui ont eu lieu au Capitole le 6 janvier dernier comme la cristallisation de mouvements de long cours qui affectent la position internationale des Etats-Unis et génèrent différents types de réactions politiques et sociales au sein du pays. Il s’agit de replacer « le Capitole » dans un autre champ que le temps court. Que dire d’un « coup d’Etat » qui transforme ipso facto une momie fade comme Joe Biden en « destin américain » ? Qui sont finalement les dindons de cette farce sinistre ? L’analyse de temps moyen ne permet pas de répondre à ces questions de conjoncture immédiate ; elle explique en revanche les conditions de possibilité de tels évènements.
Il est vrai que l’émeute du Capitole a été rendue possible par la mobilisation historique de l’électorat américain lors des dernières élections, dont le résultat a été relativement serré (47 contre 51,5% des votes exprimés). Il est sans doute faux de dire que la classe ouvrière s’est abstenue : elle s’abstient partiellement, comme dans tous les pays avancés, mais l’élection aux Etats-Unis marque un renversement de tendance puisque le niveau de participation, 66,4%, représentait un taux jamais atteint depuis 1900 à une présidentielle. Il est tout aussi faux de dire que la classe ouvrière aurait préféré Biden à Trump. La vérité, c’est qu’aucune statistique ne permet en l’état de distinguer clairement les suffrages par classe sociale. Face au constat que les plus pauvres auraient voté majoritairement Biden et les moins éduqués majoritairement Trump, il faut se rendre au seul constat actuellement possible : la classe ouvrière a été divisée d’un point de vue électoral. C’est cette situation qui reste à expliquer.

1 – Pour la contextualiser dans des mouvements de plus long-terme, il faut revenir sur la position singulière que les Etats-Unis occupent sur la scène internationale. Par scène internationale, nous entendons d’abord ici la scène du commerce international et des échanges internationaux, dont dérivent les positionnements géopolitiques. Sur ce plan, la position américaine est à nulle autre pareille. Depuis les années 1980, les Etats-Unis sont en situation constante de déficit commercial : trivialement, depuis cette date, les Etats-Unis consomment des marchandises « sur le dos » du monde entier. Et cette situation s’est encore aggravée après l’implosion du bloc de l’Est.
Il faut ici donner une explication technique sur les conditions de possibilité d’un tel phénomène. Pour n’importe quel autre Etat, une telle situation ne pourrait être pérenne : tous les Etats doivent en effet compenser un déficit commercial (des importations supérieures aux exportations) par des paiements à l’étranger. Si la situation est durable, les réserves en devises de la banque centrale s’assèchent, puisqu’elles sont cédées contre les marchandises importées. Pour poursuivre l’achat de marchandises, la banque centrale doit finalement racheter des devises en émettant sa propre monnaie. Cette situation a pour effet de dévaluer (= abaisser la valeur) de la monnaie nationale : il est alors plus cher pour les résident·e·s d’acheter à l’étranger (= ce qui diminue les importations), et meilleur marché pour les étranger·e·s d’acheter les marchandises de ce pays (= ce qui augmente les exportations). D’une certaine manière, le déficit commercial des pays est ainsi arbitré par la valeur de leur monnaie nationale.

Il n’en va pas de même pour les Etats-Unis, car leur monnaie, le dollar, servant à régler la majeure partie des échanges internationaux, est considérée comme une monnaie de réserve internationale. Cela signifie que cette monnaie est considérée comme le moyen le plus sûr pour transférer de la valeur dans le temps : en principe, elle peut s’échanger à n’importe quel moment contre n’importe quel titre financier ou bien marchand – on dit qu’elle est « liquide ». Tous les agents soucieux d’assurer un tel transfert dans le temps sont prêts à acheter des dollars ou des bons du Trésor américains – les titres financiers les plus proches du dollar, les plus liquides et réputés les plus sûrs du monde. Autrement dit, pour régler le déficit commercial, il suffit aux Etats-Unis de produire des dollars ou des bons du Trésor pour régler les marchandises : tout le monde étant prêt à acheter et conserver ces bons du Trésor, la monnaie ne se déprécie pas, et le mécanisme que nous avons constaté pour les autres pays ne s’applique pas. D’une certaine manière, cela revient pour les Etats-Unis à « faire marcher la planche à billet », sans inflation à la clé.

De cette explication technique, il ressort principalement que la consommation américaine « sur le dos du monde » est garantie par le dollar. Par consommation américaine, il faut ici entendre aussi bien celle des capitalistes américains, en moyens de production, que celle de la classe ouvrière américaine, en biens de consommation. La situation militaire des Etats-Unis leur a permis d’imposer cette omniprésence du dollar à leurs partenaires. Ce positionnement confère aux Etats-Unis une fonction essentielle dans la configuration internationale actuelle : ils sont les garants du système commercial, financier et monétaire, tel qu’il existe depuis la crise du début des années 70, et à plus forte raison depuis les années 90 et la chute de l’Union soviétique. Depuis cette période, la balance commerciale des USA a connu une forte dégradation et n’est jamais remontée au-delà de la barre des -2% du PIB. En agissant comme « gendarme du monde », les Etats-Unis permettent au commerce international d’exister.
Comparaison des balances commerciales – données de la banque mondiale.

Résumons : les Etats-Unis, c’est-à-dire les capitalistes aussi bien que la classe ouvrière américaine, sont des consommateurs nets de marchandises produites en-dehors de leur propre pays. Leur monnaie, le dollar, leur permet de le faire de manière indolore. Leur inscription militaire dans l’espace mondial leur a permis d’imposer la prédominance du dollar et permet encore au commerce international de se déployer dans un environnement pacifié. On comprend donc l’intérêt absolu des Etats-Unis à maintenir la position de leur monnaie pour maintenir leur niveau de consommation, et ce maintien est conditionné par leur rôle fonctionnel dans l’économie mondiale.

2 – Or, les années qui suivent la crise financière de 2008 annoncent une stabilisation, voire un recul des échanges commerciaux internationaux. Ceux-ci progressent moins vite que la croissance mondiale, ce qui signifie qu’une plus grande proportion de biens produits sont échangés sur leurs marchés intérieurs. Dans une situation où le commerce international cesserait d’être structurant… so would do the USA ! La tendance est progressive ; elle n’en existe pas moins. Et cette tendance menace la fonction internationale du dollar.
La crise de 2008 a été le révélateur de fragilités dans le système financier américain. Il existe en outre une vaste gamme de tendances menaçantes pour les Etats-Unis. Nous nous attarderons sur un seul point : le rattrapage chinois, qui n’est pas la moindre de ces menaces, pour au moins trois raisons.
⦁ Premièrement, une raison industrielle : à mesure de sa forte croissance, la Chine développe une remontée de filière, ce qui la rend directement concurrente des Etats-Unis, dans certains secteurs industriels. Cela impacte nécessairement les exportations américaines, et donc aggrave in fine la situation de leur balance commerciale.
⦁ Deuxièmement pour une raison commerciale : ce rattrapage économique stimule la consommation chinoise et devrait, sur le moyen-terme, réorienter la production chinoise sur son marché intérieur. La rapidité de cette réorientation dépend du dynamisme des luttes de classes en Chine. Or la Chine, en tant que premier exportateur mondial, est un contributeur important du commerce international – commerce international dont le dynamisme, rappelons-le, fonde la situation particulière des Etats-Unis.
⦁ Troisièmement, pour une raison financière : les excédents commerciaux chinois sont convertis en bons du Trésor américains, qui contribuent à assurer la stabilité de la monnaie américaine. Que la Chine vende les bons du Trésor accumulés, et c’est la monnaie américaine qui serait directement menacée.
La Chine est donc une menace sur trois terrains : menace sur les exportations américaines et aggravation de sa balance commerciale, menace sur le commerce international, menace sur la monnaie américaine. Pour l’instant, ces menaces sont essentiellement virtuelles : la Chine reste largement ouverte au commerce international, son rattrapage industriel est incomplet, et la conservation des bons du Trésor américain lui permettent de maintenir la compétitivité de sa monnaie, donc de ses exportations, ce dont elle ne peut actuellement se passer. Et pourtant…

3 – Un évènement récent indique ces troubles dans le positionnement des USA. En mars dernier, dans le sillage du krasch des marchés financiers, un évènement tout à fait inédit et inattendu est survenu : le marché des bons du Trésor américain, réputé le plus liquide du monde, est brutalement devenu illiquide. Pendant plusieurs heures, un flux de ventes à sens unique a affecté les bons du Trésor américains : ceux-ci ne trouvaient plus d’acheteurs. La FED (banque centrale américaine) est rapidement intervenue pour conjurer la situation, en annonçant des rachats massifs de titres, puis des rachats « sans limite ». C’est seulement à partir de cette dernière annonce que la situation s’est progressivement résorbée. Cela signifie qu’en cas de crise financière majeure, les bons du Trésor américains, sur lesquels l’Etat américain finance son déficit et qui étaient jusqu’à présent considérés comme des placements extrêmement sûrs, cessent de représenter une valeur-refuge : la confiance dans la stabilité et la liquidité des titres américains est érodée. Dès lors, la situation singulière des Etats-Unis n’est-elle pas remise en cause, quand bien même la défiance pour les bons du Trésor se traduit nécessairement, en l’état actuel, par une ruée vers le dollar ? Pour l’instant, la FED reste capable de stopper une situation catastrophique pour les Etats-Unis et l’économie mondiale. Jusqu’à quand ?

4 – Revenant au jeu politique américain, on comprend donc qu’il ait été si morne ces dernières années : la position des Etats-Unis étant ce qu’elle était, démocrates et républicains se sont accordés sur le positionnement général de leur puissance en dépit des alternances politiques. L’intérêt des Etats-Unis, d’un point de vue commercial, financier, diplomatique, restait clair et défendu par les administrations successives. La différenciation électorale s’est en fait portée sur d’autres terrains : identity politics, peine de mort, armes à feu… En dépit de cette différenciation d’ordre « culturel », la politique institutionnelle américaine était finalement marquée par un centrisme à toute épreuve et une permanence de son positionnement international.
Le changement de conjoncture internationale explique pourquoi le jeu politique américain, si placide, s’est soudainement tendu puis fracturé : la situation des Etats-Unis n’allait plus de soi. Dès lors, la politique américaine classique pouvait être contestée : Trump n’a fait qu’incarner cette (nécessaire) contestation.
Il semble que la position de Trump était la suivante : il fallait prendre les devants par rapport à la rétrogradation internationale possible des Etats-Unis. D’un point de vue programmatique, cette contestation reposait sur trois éléments-clés : une opposition ferme à la Chine, pour conjurer les menaces que son développement fait planer sur la position et la monnaie américaine ; un plan de réindustrialisation du pays, pour résorber à moyen-terme le déficit commercial américain et réduire l’impact d’une éventuelle dégradation du dollar ; un affaiblissement de l’intervention militaire américaine à l’extérieur, prenant acte de la conjoncture nouvelle du commerce international. (Affaiblissement qui a d’ailleurs relâché la bride de puissances régionales belliqueuses, comme l’Arabie Saoudite ou la Turquie : paradoxalement, le monde débarrassé du militarisme des GI’s se révèle être une place de conflits accrus et meurtriers.) Ce programme, tout en essayant de différer une chute du dollar, prenait les devants du changement de conjoncture internationale et des conséquences sur la politique américaine.
S’opposaient à Trump, non seulement des démocrates, mais aussi des républicains dont le programme consistait à défendre becs et ongles les positions acquises des Etats-Unis : l’extension du commerce international par la promotion du libre-échange et la poursuite des opérations extérieures américaines. Cela explique non seulement la confrontation programmatique de fond qui a opposé, en 2016 puis 2020, les candidat·e·s à la Maison Blanche, mais aussi les résistances internes, au sein de l’administration et dans son propre parti, auxquelles Trump a dû faire face une fois parvenu aux affaires – en particulier sur le volet « démilitarisation » de son programme.

5 – Inévitablement, les blocs sociaux se sont eux aussi recomposés autour de ce nouveau clivage, et il semble difficile de distinguer une ligne de fracture claire entre prolétariat et bourgeoisie au sein de cette recomposition. Tentons tout de même d’éclaircir provisoirement les rôles, et les motivations, de diverses fractions identifiées.
La bourgeoisie américaine des grandes entreprises financiarisées, et profondément insérées dans le commerce international, ont tenu la ligne « traditionnelle ». Derrière Biden, il y avait donc des multinationales de divers secteurs, les GAFAM et Hollywood – ce qui ne rend pas absolument sans fondements le « conspirationnisme » des partisans de Trump à l’égard des médias, singulièrement après l’évènement de la suspension des comptes de Trump sur différents médias sociaux. En regard, derrière Trump, il y avait la bourgeoisie industrielle nationale, y compris l’industrie lourde (pétrole de schiste, caoutchouc…) dont les coûts de production potentiellement élevés altèrent la compétitivité internationale, et qui pourrait aussi bénéficier de plans de soutien et de commandes publiques. Bref, à chaque candidat ·e sa bourgeoisie.
Quant à la classe ouvrière américaine, dans une telle situation, son positionnement ne peut être qu’ambigu. Si le vote des ouvrier·e·s de la rust belt (ceinture de rouille, territoires américains désindustrialisés) est supposé avoir fait la différence pour Trump en 2016, confronté à l’absence de concrétisation des promesses, il aurait été partiellement reconquis par Biden en 2020 (sous une campagne aux accents trumpiens : « produire et acheter américain »). Mais pour réunir les suffrages populaires, au-delà de l’adresse à telle ou telle catégorie sinistrée, il semble que l’élément le plus significatif du programme de Trump était de lever le voile sur le risque de déclassement international des Etats-Unis – déclassement qui fait peser un risque important sur la consommation courante des ménages américains. Le prolétariat américain a donc dû arbitrer, en 2020, entre un candidat pourfendeur des acquis sociaux (comme l’Obamacare) mais qui exprimait clairement des inquiétudes légitimes et un programme pour conjurer le risque de déclassement brutal des Etats-Unis ; et son concurrent, sans doute plus protecteur des maigres acquis sociaux mais dont le programme consistait en un inquiétant « business as usual ». Il a fallu trancher, en fonction de ce qui impactait le plus immédiatement la situation économique de chacun. Comme ce ne peut qu’être le cas dans des situations si ambiguës, le choix s’est aussi aligné sur d’autres éléments de sensibilité de l’électorat : question du racisme et des femmes, des armes à feu, mais aussi bien sûr la gestion de l’épidémie de Covid-19.
Les évènements du Capitole, à leur manière et tout en faisant le jeu de telle ou telle clique politique, témoignent de l’ambiguïté de la situation et de la crispation que génère un risque imminent de déclassement international.

6 – Ces éléments de contexte diluent les évènements du Capitole dans une série de mouvements de fonds bien plus préoccupants pour ce qui concerne « la grande histoire » – grande histoire qui reste toujours celle de la lutte des classes. Ces mouvements concernent les classes en présence aux Etats-Unis, mais aussi la hiérarchie entre Etats, et donc inévitablement les classes sociales ailleurs, où qu’elles se trouvent. Ces puissants mouvements ne seront pas sans effets à terme, pour ce qui nous concerne le plus directement, sur la configuration de classe en France, et plus généralement sur l’état international de la lutte des classes. On le voit, l’issue de la situation américaine tient pour une large partie au dynamisme de la lutte des classes en Chine : lutte des classes qui augmente les coûts du travail et grignote les profits des entreprises américaines délocalisées en Chine ; lutte des classes qui génère la remontée de filière industrielle en Chine, aujourd’hui menaçante pour les monopoles américains ; lutte des classes qui implique le retournement progressif de la Chine sur son marché intérieur. Les Etats-Unis ont la corde au cou, et le prolétariat chinois peut à tout moment dégager le tabouret sur lequel ils se tiennent encore.
Nous vivons une période de transition, marquée par la recomposition des positionnements internationaux relatifs des Etats. Cette situation renouvelle un constat théorique, déjà formulé ailleurs : pour les Etats du haut de la hiérarchie des puissances économiques (les USA, mais sans doute aussi aujourd’hui l’Allemagne), comme pour les Etats en situation de rattrapage économique, il peut exister un intérêt national qui transcende relativement les classes et rend temporairement convergents les intérêts du prolétariat et de la bourgeoisie – du moins, de fractions d’entre ces classes. Ceci éclaire les recompositions politiques internes à ces pays. La lutte des classes en est toujours le terreau, puisque pour tous ces évènements, il est en fait question, outre la concurrence des capitaux, de la valeur de la force de travail. Mais parfois, son évidence s’estompe : toutes les situations ne peuvent prendre un sens immédiat sous le seul affrontement du prolétariat et de la bourgeoisie, lorsque d’impérialisme il est question.

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