Une classe qui nous tient sages

Critique du film de David Dufresne, Un pays qui se tient sage

Novateur dans la geste politique qui consiste à montrer au cinéma les violences policières, le film de David Dufresne nous livre le témoignage touchant d’une bourgeoisie qui résume son action au commentaire en prenant pour gage de légitimité la voix des prolétaires. On se retrouve encore une fois, non sans une certaine amertume liée à son inlassable répétition, contraints de rappeler cette formule d’un jeune Marx : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde, il s’agit désormais de le transformer ».

Avec cette phrase, Marx nous livre l’intuition géniale que les philosophes se sont assignés à un rôle qui avait en fait toute sa place dans les sociétés humaines, qu’elles soient capitalistes ou non. Autrement dit, qu’ils avaient cette fonction. Cette fonction, nous la retrouvons perpétuée dans le film de David Dufresne, les intervenants se retrouvant assignés à « dire ce qu’ils pensent de ce qu’ils voient ». Ce n’est pas l’intervention de quelques « authentiques prolétaires » qu’on est contraints de reconnaître comme tels par leurs traits bien caractéristiques (langage, attitude, manque de maîtrise des émotions) qui change la donne. Leur absence aurait été un affront, mais leur présence n’est pas non plus un « rachat » : oui, ce à quoi les voix de prolétaires font face dans ce film, ce sont bel et bien des interprètes dont la fameuse légitimité d’intervenir est garantie par la présence de la parole du prolétaire. Le démocratisme radical se trouve dans sa version la plus abjecte, où le pauvre est présent pour conférer une légitimité à la parole de l’interprète. Nous ne reviendrons donc pas sur l’anonymité des intervenants qui structure le film et qui constitue le parti pris relativiste typique d’une bourgeoisie pour laquelle le problème est celui de la visibilité des violences, et de l’audibilité des prolétaires. « Toutes les paroles se valent » revient à dire « nous sommes tous citoyens », à nier donc la conflictualité qui traverse la société autant que les propos des protagonistes. A ne pas voir cette conflictualité, elle ressurgit immanquablement.

A question mal posée, aucune réponse n’est possible

L’ensemble du film se déroule comme une dissertation à plusieurs voix, mais sans articulation logique. Il en ressort surtout que comme il est commun des dissertations de philosophie proposées par la classe bourgeoise, à question mal posée, on ne peut répondre. La question qui est posée, c’est celle de la légitimité de la violence d’État. La violence est inscrite dans le corps des mutilés, la question de sa légitimité n’existe que dans les corps qui n’y ont pas été soumis. Seule la bourgeoisie pose mal la question : parce qu’elle n’a pas l’expérience de la lutte et confère aux concepts plus de vitalité qu’aux faits.

Décontextualiser, déshistoriciser : un sport de classe

Le geste de base pour penser « de manière bourgeoise », c’est tout mettre sur le même plan, les images doivent « parler d’elles-mêmes ». Ce geste consiste simplement à décontextualiser. Cependant, ce qui disparaît alors, c’est qu’il y a eu une évolution pendant le mouvement des Gilets Jaunes des stratégies de maintien de l’ordre, mais il y a aussi une évolution depuis une vingtaine d’année, la doctrine a changé. Cependant, pour notre interprète des plus éminents, Alain Damasio, ce qui est essentiel dans le changement, c’est que maintenant c’est visibilisé : il nous dit en substance « cela fait longtemps que la répression a cette forme, sauf que maintenant, on la voit ». Si tu as un minimum été dans la lutte, tu peux aisément te rendre compte que c’est faux.

Dans la même veine, le geste bourgeois par excellence consiste à déshistoriciser. Ce même « écrivain » nous parle par exemple d’une triple structure « féodale », « royale » et « étatique-contemporaine » focalisé qu’il est sur la structure des institutions, il en vient à la déshistoriciser : tout s’entremêle sans aucune mise en perspective ni des événements, ni des manifestations. L’analyse du sociologue Fabien Jobard face à une séquence des Gilets jaunes est caractéristique. Il déduit face à ces images que ces derniers ne cherchent à détruire l’institution, mais à rester dans le cadre de ce rapport conflictuel. La retenue que montre la foule témoigne d’une non remise en question de l’État et de la police. Pourtant au début du mouvement, le cadre dans lequel se déroulait le conflit a été remis en question. Cela ne dura certes pas, mais sans même dater les images observées, on en parvient à généraliser une modalité du rapport à l’ensemble d’un mouvement.

Retenons un point positif qui se caractérise justement par une mise en perspective plus « historique » des techniques de gestions de la violence sociale par l’État. Ce même sociologue nous livre une analyse digne d’intérêt dans l’analyse de la discussion entre Poutine et Macron. Le glissement vers une politique de prévention plutôt que de répression qui s’exprime dans les arrestations préventives. Ce changement de politique de maintien de l’ordre est à prendre en compte dans nos stratégies de lutte. (voir à ce sujet l’entretien de Fabien Jobard « Vers un maintien de l’ordre préventif ? » pour metropolitiques.eu).

Connivence de classe dans les références

Dans l’ensemble, le film est constitué de réflexions éparses qui sont rapides et non finies, comme une discussion sur un plateau télé ou une mauvaise émission de France culture. Il en ressort forcément une violence de classe : une bourgeoisie commentatrice, évoquant, sans les expliquer, des concepts et des auteurs comme Rousseau, le contrat social, le Panopticon, l’analyse foucaldienne du pouvoir, la notion très mal utilisée de « spectacle » de Debord, ou encore des analyses d’Hanna Arendt. Faire comme si tout le monde connaît, voici l’expression d’une violence de classe. C’est la force de l’évocation de noms et de concepts qui manifeste une connivence de classe qui s’exprime de manière brute.

Pathos vs réflexion

C’est un film qui repose sur le pathos plutôt que sur la réflexion. On contemple les larmes d’une prolétaire qui nous parle de violences systémiques. Surgissent pêle-mêle les portraits des assassinés par la police, comme Rémi Fraisse, Zied et Bouna, Zineb Redouane, etc : on ne pense pas, on pleure nos morts.

Du pathos aussi quand on montre de manière répétée la scène de violence policière et ensuite la rue revenue à la normale ensuite.

Le tout culmine dans un générique silencieux qui invite à une sorte de recueillement commémoratif où il s’agit peut-être d’interroger le fait que nous nous tenions à ce moment, bien sages.

Sans dire que David Dufresne est un bourgeois, nous pouvons cependant en conclure qu’une telle approche des faits témoigne positivement d’une incapacité fondamentale de la bourgeoisie à pouvoir penser. Elle ne peut pas penser parce qu’elle n’agit pas. Sa seule forme d’action consiste en ces balbutiements de réflexion qui ne commencent nulle part et n’aboutissent sur rien.

Perspectives politiques

Prendre son portable et filmer, voici le programme politique proposé par le film. Le propos est, lui, contrairement à tous les autres, vaguement mieux construit : le paradigme de la politique aurait essentiellement changé grâce à Apple (c’est presqu’une citation). Cet appel à la lutte par les images est consacré par la phrase finale « Merci à tous ceux qui ont levé leur portable ». On ne lève plus le poing, on ne dresse plus de barricades, on ne se rassemble plus en collectifs, on dénonce en silence, et on se regarde les uns les autres se faire défoncer la gueule. Le degré ultime de la passivité et de l’impuissance, c’est de faire de cette passivité une activité, de se croire puissant et en passe de renverser le pouvoir alors que le rapport de force est clairement défavorable. L’éclatante évidence semble disparaître.

A travers l’idée que le smartphone aurait changé la donne du rapport de force, c’est en fait un déterminisme technique crasse qui s’exprime. Le même que l’on retrouve dans la collapsologie vulgaire : l’agent politique étant la technique et son évolution.

La critique, comme la lutte, est destruction et construction simultanées

Une critique est simultanément destructrice de ce qui a été fait mais aussi une construction, comme l’est l’entreprise de Marx dans le Capital. Voici pourquoi le film que nous propose David Dufresne annonce peut-être la création d’un nouveau genre cinématographique dont nous pouvons déduire ce qu’il ne faut pas faire.

1) Il faut donc historiciser et chronologiser avec rigueur. 2) Il ne faut pas poser la question du pouvoir, de l’État, mais celle des rapports de classe qui s’expriment et la composition de classe des parties prenantes.

Quand on l’ignore, cela rejaillit à l’écran, comme on l’a vu avec les références de connivence de classe plus haut.

Si cela certes provient du parti pris de l’exposé des violences policières, il est évident que c’est une image générale de ce qu’est un mouvement social qui est proposée. Ainsi, les Gilets jaunes se trouvent réduits aux moments d’affrontements avec la police. La richesse de nos mouvements et de nos luttes provient cependant, nous le savons, des structures et de notre faculté d’auto-organisation qui n’ont rien de spectaculaire, mais qui en constituent ce qu’il y a de vivant et ce qui nous rattache à l’histoire du mouvement ouvrier révolutionnaire.

La bourgeoisie voudrait que la révolution ne soit qu’un affrontement, que la Révolution française ne soit que le 14 juillet, que le mouvement social ne soit que destruction et violence physique. C’est oublier que, comme la critique de l’économie politique de Marx, la lutte est simultanément destruction et construction.

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