Amendement anti-squat : c’est le capital qu’il faut expulser !

« Leur situation particulière a ému toute la France»

Emmanuelle Wargon

Cette petite phrase récente de l’actuelle ministre du logement est un geste sincère de compassion, registre étonnant venant d’une membre du gouvernement Macron qui nous avait jusqu’à présent davantage habitué à la glorification des « premiers de cordée ». Mais à qui s’adresse cette pensée touchante ? Aux morts de la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ? Aux trop nombreuses victimes de féminicides ? Aux travailleurs et travailleuses licencié·es sous prétexte de crise du COVID-19 ? Rien de tout ça. Cette situation si émotionnante est celle des propriétaires dont les résidences secondaires vides sont squattées par des familles cherchant un toit où dormir. Après une campagne médiatique de grande ampleur, la réponse des parlementaires ne s’est pas fait attendre. L’Assemblée Nationale a ainsi voté le 2 octobre dernier un amendement au projet de loi « Accélération et simplification de l’action publique » qui étend la qualification de « domicile » aux résidences secondaires et occasionnelles, ouvrant la possibilité d’expulser tous les squats sans jugement. Une nouvelle attaque contre le droit au logement pour toutes et tous, dans la lignée des précédentes, qui nous offre l’occasion d’aborder le sujet du (mal)logement sous le règne du capitalisme. 

Le constat est accablant. Entre logements hors de prix et/ou insalubres, le système capitaliste est clairement incapable de répondre aux besoin de la population dans ce domaine. Rien qu’en France, 902 000 personnes sont privées d’un logement personnel selon la fondation Abbé Pierre !

Précisons d’emblée que la bourgeoisie, en tant que classe, n’a en principe aucun intérêt à remédier à la crise du logement. Du point de vue des possesseurs du capital, il est en effet inutile de fournir des logements décents à la classe ouvrière au-delà du minimum strictement nécessaire à la reproduction de la force de travail des exploité·es. Fondamentalement, seule la victoire finale de notre classe permettra donc de mettre un terme définitif à la pénurie de logements accessibles au plus grand nombre. Engels le clamait déjà haut et fort en 1872 : « aussi longtemps que subsistera le mode de production capitaliste, ce sera folie de vouloir résoudre isolément la question du logement ou tout autre question sociale concernant le sort de l’ouvrier. La solution réside dans l’abolition de ce mode de production, dans l’appropriation par la classe ouvrière elle-même de tous les moyens de production et d’existence ». 

Ceci étant dit, de multiples facteurs peuvent venir aggraver ce problème de pénurie de logement en fonction des périodes et des territoires,  des différents intérêts des capitalistes à titre individuels. Nous pouvons citer les deux principaux.

  • – Premièrement, des déséquilibres entre le volume de logements disponibles et les besoins de la population :
    Des bourgeois subitement à la recherche de résidences secondaires pour se confiner au vert, la ségrégation engendrée par les ghettos de riches à Levallois-Perret ou Charbonnières-les-Bains, les discriminations à l’accès à la location, les nuisances et les pollutions limitant les possibilités de résider près d’un aéroport ou d’une usine, la désindustrialisation ou à l’inverse le développement économique exponentiel d’une agglomération provoquant des évolutions démographiques imprévues, etc. Dans le chaos de la société capitaliste, la liste est longue des causes pouvant expliquer l’inadéquation entre la demande et l’offre de logements.  
  • – Deuxièmement, le secteur du logement vu uniquement comme source de profits ou de stockage des capitaux :
    La construction de nouveaux programmes immobiliers par des promoteurs va permettre aux patrons d’extraire de la plus-value grâce à l’exploitation des ouvriers du BTP, mais à condition de vendre les nouveaux logements suffisamment chers, à des prix souvent prohibitifs. De même, l’immobilier peut constituer une valeur refuge permettant aux bourgeois de stocker leurs capitaux en cas de ralentissement de la rentabilité des investissements dans d’autres secteurs. L’embourgeoisement  de territoires idéalement situés (quartiers historiques pittoresques, sites touristiques, quartiers d’affaires etc.) par le départ des ancienn.es habitant.es va leur assurer une rente de monopole (le fait pour un capitaliste de retirer d’avantage de rentes foncières que ces concurrents grâce à l’avantage procuré par l’emplacement judicieux de son investissement). La spéculation immobilière va ainsi être l’occasion d’opérations juteuses grâce à l’expulsion des locataires les moins solvables et des propriétaires sur-endetté·es.    

Enfin, des réponses institutionnelles ou contestataires peuvent à l’inverse venir adoucir les effets de la crise du logement. Un manque de main d’œuvre peut conduire un.e patron·ne·s à construire une « cité ouvrière » dans un cadre paternaliste. Des politicien·ne·s peuvent décider de bâtir des logements sociaux ou de réquisitionner des logements vides par démagogie électorale. Et surtout, des luttes sur le terrain peuvent apporter des solutions temporaires et/ou bâtir un rapport de force salutaire : grèves des loyers, squats, manifestations, coups de pression sur les régies immobilières etc.  Comme Engels, nous ne nous bercerons pas d’illusion sur les perspectives révolutionnaires limitées de ces luttes. Mais comme la ligue des antiproprios en son temps, nous invitons  tous et toutes à participer aux luttes pour le droit au logement avec enthousiasme, que ce soit pour le plaisir de chagriner Mme Wargon, pour exacerber les contradictions internes à la classe bourgeoise, pour construire des bases rouges dans nos quartiers ou plus modestement pour défendre les intérêts immédiats de notre classe. 

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