NOTES SUR L’ÉCONOMIE CAPITALISTE, L’ÉTAT ET LE CORONAVIRUS

Cette note met l’accent sur quelques circonstances économiques de long-terme qui donnent sens à la crise épidémique actuelle et à sa gestion. L’objectif est aussi d’appliquer une analyse économique manifestement abstraite, celle du marxisme, à la compréhension des éléments les plus concrets et saillants d’une conjoncture.


1- La production de médicaments, de tests, de masques, les prestations médicales, les lits en hôpital, sont des éléments constitutifs du salaire – que celui-ci soit géré par l’État, ou qu’il soit directement ou indirectement intégré au salaire des travailleurs. 


2. L’objectif des employeurs capitalistes est de s’assurer le plus grand profit possible. L’objectif des travailleurs est de s’assurer le plus grand salaire possible. Lorsque la lutte de classes est dynamique, l’écrasement simple des travailleurs est impossible et le maintien du taux de profit capitaliste passe par l’investissement. La hausse des salaires encourage l’investissement, qui permet d’augmenter la productivité du travail (élever le niveau de production à personnel constant) : ces hausses de productivité abaissent le prix des produits, y compris ceux consommés par les salariés. Les hausses de productivité permettent à ceux-ci de maintenir leur niveau de vie avec un salaire moindre, et d’augmenter la part des profits dans la richesse créée. Cette dynamique est celle de l’accumulation et du développement des forces productives.


3. L’État joue un rôle d’arbitrage et de limitation de la lutte des classes : d’un côté, il prend acte du caractère stimulant de la lutte des classes sur l’accumulation et sanctuarise certaines de ses avancées (par exemple, journée de 8 heures) ; de l’autre, il s’assure que le rapport de force entre travail et capital ne menace pas la logique de l’accumulation elle-même. Ainsi, l’État est tendu dans un équilibre permanent, qui détermine aussi l’allocation de ses ressources. Il garantit d’une part les conditions de l’accumulation capitaliste : pour cela, il investit dans les infrastructures qui permettent la production (voies de communication, énergie…) et garantit les conditions juridiques de l’exercice de la production capitaliste. D’autre part, il garantit les conditions de reproduction de la force de travail, qui sont aussi des éléments du rapport de force des travailleurs dans la lutte des classes : il alloue pour cela des crédits à l’éducation des enfants, à la santé de la population laborieuse et autres prestations sociales. Toutes les ressources de l’État ont ainsi deux destinations : le soutien de la production, et la garantie de la reproduction des travailleurs. Pour exercer son rôle, de prélèvement et d’attribution d’une partie des ressources sociales, l’État trouve une légitimité dans le rôle d’arbitre de la concurrence entre capitaux du point de vue des capitalistes, dans la protection des populations du point de vue des travailleurs. 


4. L’épidémie de Covid-19 renvoie actuellement l’État à ce rôle contradictoire, entre la protection des populations d’une part (qui impliquerait le confinement rigoureux), la nécessité d’assurer les conditions de l’accumulation d’autre part (qui impliquerait la continuité des chaînes de production). Cette contradiction est renforcée par l’absence d’équilibre dans l’arbitrage de l’État ces dernières années. En augmentant le flux des ressources orientées vers les capitalistes (CICE et compagnie), en abaissant celui destiné aux salaires (financement de l’hôpital public, d’un système de sécurité sociale dans certains pays), l’État a contribué à créer une situation explosive. 


5. En effet, la légitimité de l’État du point de vue des travailleurs tient à son rôle de protection des populations. Cette légitimité lui permet de limiter les effets les plus explosifs de la lutte de classes Or le déséquilibre de l’arbitrage étatique ces dernières années a conduit à une limitation de l’investissement dans la santé publique (sous-investissement dans les hôpitaux en particulier, ce qui inclut les capacités d’accueil, l’équipement, le nombre et le niveau de rémunération des personnels) qui place une partie de la classe ouvrière en situation de danger objectif. Du fait de l’absence d’investissement antérieur dans la santé publique, le rôle de protection de l’État ne peut plus désormais être tenu qu’à grands frais pour la production capitaliste, en appliquant un confinement rigoureux. 


6. Les pays qui paieront le plus durement les effets économiques de cette crise sanitaire seront aussi ceux qui ont le plus négligé l’investissement dans un système public d’assurances sociales et dans les hôpitaux : ce pourrait être le cas des États-Unis, où l’épidémie se fera d’autant plus durement sentir que de nombreux salariés ne sont pas couverts en cas d’arrêts de travail (et continueront donc à se rendre sur leur lieu de travail, même malade). Au contraire, les pays qui surmonteront au mieux la situation épidémique sont ceux où les investissements avaient préalablement été consentis : en Corée du Sud, seul pays de l’OCDE qui a continué à ouvrir des lits d’hôpitaux tandis que les autres en fermaient, la gestion de l’épidémie a été menée par une politique de tests systématiques (10 000 par jour) et d’hospitalisation des patients testés positifs (ce qui impliquait d’une part de disposer de suffisamment de tests et de laboratoires aptes à en déterminer le résultat, d’autre part de disposer des capacités d’accueil hospitalières) : le taux de létalité de l’épidémie a été ramené sous le niveau de 1% (même si le taux est difficile à déterminer, dépendant également du nombre de tests effectués, en termes absolu la Corée compte une soixantaine de morts) et le confinement total de la population a été évité.


7. Plus généralement, l’adoption par l’État de mesures favorables aux salariés et le maintien d’un rapport de force équilibré entre capital et travail est un stimulant de l’investissement des entreprises : que l’État produise des garanties en termes de niveaux de salaires (salaires comprenant y compris les dépenses de santé) encourage la substitution, du point de vue des capitalistes, des hommes par des machines – et génère des hausses de productivité. La Corée du Sud, outre son investissement dans les hôpitaux, est aussi le pays du monde où le ratio ouvriers/robots est le plus élevé (en 2018 :710/10 000, contre 137/10 000 en France et une moyenne mondiale de 85/10 000). En France, et dans la majorité des pays occidentaux, le sous-investissement est une donnée chronique de l’économie récente, en conséquence de quoi les hausses de productivité ralentissent. Ce sous-investissement est soutenu, au niveau de l’État, par des mesures qui « piratent » la dynamique de la lutte des classes : mesures juridiques conduisant à affaiblir le rapport de force des salariés (loi Travail), abaissement des cotisations sur les salaires les plus faibles pour éviter leur remplacement par la machine (« enrichissement de la croissance en emplois »), etc. 


8. Aussi la crise économique qu’annonce l’épidémie sera le procès d’un pilotage de l’accumulation que l’on appelle « extensif », et qui consiste à faire reposer la croissance sur l’augmentation du nombre d’emplois (nourrie par la baisse du coût du travail et en durcissant les conditions d’exercice de celui-ci) plutôt que sur l’augmentation de la productivité – pilotage favorisé par l’État. Ce pilotage entraîne aujourd’hui des hausses de productivité très faibles dans les pays du centre, et des niveaux de croissance qui le sont tout autant. Que la crise soit immédiatement provoquée par le virus, ou différée de quelques mois, elle aura lieu.


9. Le virus remet ainsi en cause tous les préalables qui conduisaient à cette situation de croissance molle. Le virus met en cause la logique court-termiste et la faiblesse de l’État vis-à-vis des capitalistes : son accompagnement par la loi de l’affaiblissement du rapport de force des salariés, de la baisse des salaires résultant des exonérations de cotisations et de l’absence d’investissement public dans les infrastructures de santé. Mais le virus met au même titre en cause les chaînes de valeur internationales qui, par la menace ou le fait de la délocalisation, exercent une forte pression sur les salariés et conduisent à la baisse des salaires, décourageant également l’investissement capitaliste. La crise actuelle en finira peut-être également de la base pétrolière qui soutient la forme actuelle du commerce international : base pétrolière rentière qui, en faisant craindre aux capitalistes une dévalorisation de leurs actifs pétroliers (puits mais aussi installations de distributions, chaînes de production destinées à la production de véhicules dépendants du pétrole, etc.) entrave l’investissement dans des circuits énergétiques d’un nouveau type (par exemple l’hydrogène). Cette crise sera une remise en cause de l’organisation économique globale.


10. En particulier, il est fort possible que cette crise stimule une nouvelle phase de lutte des classes, devant l’incurie de l’État, l’absence d’investissement dans les infrastructures indispensables à la santé de tous, devant la mise au travail forcée des personnels des industries « indispensables à la vie du pays », dont font partie la plupart des professions récemment privées de régimes spéciaux, mais aussi les salariés de l’agro-alimentaire, de la logistique, de la grande distribution et du soin à la personne, ces dernières professions étant parmi les plus mal rémunérés du pays. 

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