Urgence sociale dans les hôpitaux

La grève des personnels de la santé dure depuis avril 2019 et touche désormais plus de 100 services sur les 650 du pays. Pour tenter d’apaiser la colère, la ministre de la Santé, Agnès Buzin a présenté vendredi 14 juin 2019 un plan qui n’est pas à la hauteur des attentes. Alors que les personnels ont besoin d’embauche, de places pour les patient·e·s, de temps pour travailler correctement elle leur propose une prime bien en deçà des besoins et de l’urgence de la situation. En attendant les flics débarquent chez les soignant·e·s comme à Lons le Saunier ou encore à Chalon sur Saône pour forcer des médecins et des infirmières à tenir leur poste. L’Union Pour le Communisme avait consacré un dossier intégral sur les luttes dans le milieu de la santé en 2018 et sur la détérioration des services. Nous vous proposons de lire ou relire un des articles que notre camarade Ulus infirmier dans une clinique privée de la banlieue lyonnaise avait alors rédigé pour nous expliquer pourquoi il est si difficile pour lui et ses collègues de faire grève surtout quand il s’agit de défendre des revendications en dehors du cadre sectoriel.

Tous les jours, on entend et on voit des réductions d’effectifs dans la santé. En conséquence la prise en charge des patient.e.s se fait de manière plus superficielle. Ce milieu de plus en plus sous pression semble encaisser sans broncher. A mon avis, une des causes probables tient à la structure même des mouvements sociaux. Ceux-ci sont basés sur le rapport de force qu’imposent les salarié.e.s à leur employeur. Or dans la santé, la grève comme moyen de pression est peut souvent utilisée. Bien sur il y a de nombreux contre-exemple, une camarade m’a parlé du mouvement des infirmières de 1988. Celui-ci a duré plusieurs mois, mobilisant quasiment l’entièreté des infirmières auto-organisées, contre les hiérarchies syndicales, et constitutif de la Coordination des Infirmières. Plus récemment il y a eu la mobilisation du personnel de l’Assistance Publique Hôpitaux de Paris (AP-HP) qui s’est constitué en collectif pour auto-organiser la lutte. D’autres modalités que la grève sont mises en pratique pour dépasser les difficultés à se mobiliser comme les séquestrations de directeurs d’établissements. C’est un moyen régulièrement utilisé pour protester contre la dégradation des conditions de travail ou la restructuration des services. Pourtant il me semble que les modalités permettant l’utilisation de la grève varient en fonction du secteur hospitalier. Il existe les hôpitaux publics gérés par l’État, les privés accueillant du public et les privés. Les champs d’actions du personnel diffèrent s’il s’agit de faire grève dans le privé ou le public. Dans les deux premiers secteurs, il y a une obligation de continuité des soins. Cela veut dire que lorsqu’une grève s’engage dans les services, le ou la responsable d’établissement peut à sa guise réquisitionner les personnels soignant pour « assurer » le service. Ils fonctionnent en effectif similaire à un dimanche soit le strict minimum selon l’administration. Pour l’employeur il n’y a pas de perte d’activité et en plus cela diminue sa cotisation patronale. Il est donc tout simplement gagnant. Seuls des brassards noirs signifient aux usagers que le personnel soignant est en grève.
Dans la dernière catégorie (qui est la plus faible en termes d’établissement, en termes d’effectifs) le droit de grève est similaire à celle dans n’importe quelle entreprise. C’est à dire que si le service ne peut pas assurer la continuité des soins, les patient.e.s devront être mutés dans les services hospitaliers publics. Seuls les préfets sont autorisés à réquisitionner le personnel soignant. Il ya aussi probablement une cause plus «psychologique» même s’il ne faut pas être réducteur. En effet durant nos études, nous sommes constamment confrontés à la nécessité de prendre soin des autres. Très souvent, cela revient à ne pas prendre soin de soi. Cette dichotomie pose énormément de problème. La réponse typique de mes collègues à une proposition de grève est : « que va-t-il se passer pour les patients ? »* L’opposition entre prendre soin des autres et prendre soin de soi est constante ! Autre piste de réflexion, le personnel soignant est quasiment exclusivement féminin. Celles ci ont des conditions de travail beaucoup plus précaires avec un salaire qui ne suit pas. Elles assument également la «reproduction de la force de travail» (voir notre article «fais pas genre» p.8) en faisant une double journée de travail le soir en rentrant. Dans ces conditions elles sont bien moins disposées à perdre une partie de leur salaire en assumant une grève. Malgré tout, cela n’empêche pas les femmes de lutter, y compris les femmes en situation d’irrégularité. Il existe de nombreuses grèves de femmes, précaires, sans-papiers qui ont démontrés dans les fait toute leur détermination. Mais une des causes les plus probables est sans doute le chantage au chômage. Celui ci ne ne cesse d’augmenter depuis la restructuration du capitalisme après la crise de 1973. L’employeur dit que l’établissement ne survivrait pas s’il n’y a pas de réductions d’effectifs. Cela dissuade un certain nombre de camarades. Néanmoins de nouvelles initiatives apparaissent. Tel que le refus de codifier les actes réalisés. En effet les établissements sanitaires sont rémunérés à l’acte. Ainsi s’ils ne sont pas codés (c’est à dire envoyé à l’un des organisme d’État le gérant), elles ne sont pas payées. L’établissement ne reçoit alors pas les revenus des actes réalisés et perd donc de l’argent. Même si dans de nombreux types de service, le cadre de service compense en codant les actes, cette méthode est souvent très efficace dans des services spécifiques, tel que les urgences (qui génère un gros apport financier). Ce genre d’initiative permet de contourner les nombreuses difficultés auxquelles nous devons faire face dans la profession et permet de contourner la répression de la hiérarchie.

 

Pour aller plus loin :
*Les infirmières et leur coordination, 1988-1989, Danièle Kergoat, François Imbert, Hélène Le Doaré et Danièle Senotier, Paris, Editions Lamarre, 1992
Voir l’article de Révolution Permanente sur la coordination des infirmières de 1988 : https://frama.link/jusquiciCoordInf

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