Algérie: le processus de néo-colonisation n’est pas achevé

  • Tout d’abord, comment caractériser le régime algérien aujourd’hui contesté, les formes qu’il a prise et ce qu’il a représenté au plan politique, social et économique ces vingt dernières années durant l’ « ère Bouteflika » ?

Les vingt années de Bouteflika ont constitué une accélération du processus de désétatisation, un processus engagé dès les années 80. L’envolée des cours du pétrole a fourni des moyens immenses qui ont permis d’engager de grands travaux d’infrastructures sans toucher aux acquis sociaux. Ces deux décennies sont aussi celles de l’émergence spectaculaire d’une oligarchie qui pille l’argent public pour édifier de dérisoires empires économiques basés sur les importations. Mais le processus de néo-colonisation n’est pas achevé ce qui explique l’agressivité des médias impérialistes et leur soutien aux oppositions ultralibérales.

  • Et quels ont été les facteurs déclencheurs du mouvement de contestation ?

Ce mouvement est le couronnement de vingt ans de bouillonnement social, avec des milliers de grèves et d’émeutes parfois très dures. Le cauchemar de la terreur djihadiste dans les années 90 a longtemps inhibé la soif de changement politique des masses. Le facteur déclenchant a été l’annonce de la candidature pour un cinquième mandat d’un Bouteflika gravement affaibli par un AVC, un président qui n’a pas prononcé un seul discours depuis 2013. Une jeunesse turbulente est sortie alors, vite soutenue par l’ensemble de la population.

Nous avons vu que les manifestations sont extrêmement larges au plan de leur composition sociale. Mais quel secteur social donne le ton ? Où en est la classe ouvrière ?

Ce sont les supporters de foot qui ont constitué la force de frappe initiale de mouvement. Aujourd’hui encore, les chants des stades, qui sont très politisés depuis 1984, rythment le mouvement. L’entrée en scène des universités avec près de deux millions d’étudiants, les centaines de grèves ouvrières, la mobilisation des enseignants médecins… ont animé nos villes pratiquement tous les jours de la semaine avant de converger vers la marche millionnaire du vendredi dans tous les chefs lieux de wilaya (département). La classe ouvrière est présente mais pas de façon autonome pour l’instant. Beaucoup de grèves sont ouvrières dans leur contenu, leurs revendications mais elles sont très peu visibles. On ressent plus la présence de ces grèves qui se contentent des revendications dégagistes voire qui soutiennent la feuille de route des notables libéraux pour une transition qu’ils dirigeraient.

Au-delà du « dégagisme », quels éléments de revendications émergent ?

Il y a beaucoup d’expressions anti impérialistes. A chacune de leurs déclarations, Macron et Trump sont sommés par des centaines de pancartes de ne pas s’en mêler. Beaucoup de panneaux insistent sur le pillage français en Afrique. Les drapeaux palestiniens sont innombrables aux côtés de drapeaux berbères qui ont peu à peu trouvé leur place. Au départ il y avait le refus du 5ème mandat, puis celui de la bande de Bouteflika puis on a parlé de départ du système . Pour les médias libéraux il s’agit du système Bouteflika. Pour les manifestants c’est plus que ça. Le mot d’ordre le plus important dit : « vous avez dévasté le pays, voleurs ! ». C’est accompagné de rappels sur la « malvie« , d’évocation des revenus insuffisants, rarement il y a une expression clairement classiste comme: « A quoi sert le changement si le travailleur reste pauvre et que le riche continue à faire des affaires? ». Beaucoup de petites grèves posent clairement leurs revendications, mais « ce n’est pas le moment » car le seul objectif utile pour les partis, les personnalités et pour les médias c’est changer l’équipe au pouvoir. Ni les femmes, ni la revendication linguistique berbère, ni celle de la laïcité ou de la liberté de conscience ne sont acceptées.

  • Quel est le poids des différentes forces politico-sociales, dont l’extrême-gauche, les forces néo-libérales, l’islamisme ? Comment se positionnent-elles suite au départ de Bouteflika ?

Au lendemain des drames des années 90, le politique est discrédité. Les élus, les partis sont rejetés par les masses qui se souviennent que les échanges passionnés de l’ouverture démocratique de 89 et 90 ont conduit à la tragédie. Ce discrédit de la démocratie existe un peu partout mais en Algérie c’était assez radical. Il en a résulté une grande faiblesse de tous les appareils politiques, de tous les partis, y compris des partis de la coalition du Bonaparte Bouteflika qui étaient au pouvoir.

Aujourd’hui, toute la population se passionne pour le débat politique mais rien ne se dessine encore. Les partis multiplient les initiatives mais restent marginalisés par le mouvement, quelques personnalités sont mises en avant notamment des libéraux pro-occidentaux. Plusieurs noyaux de gauche commencent à se constituer.

  • Quelles sont les instances d’organisation du mouvement – comités, assemblées, coordination, réseaux sociaux ?

Le mouvement est spontané et totalement inorganisé. Bien sûr divers appareils ont du contribuer à cette explosion massive et tentent de l’influencer mais le mouvement ne reconnait aucune direction. Les réseaux sociaux ont permis la circulation des informations mais ils ne sont qu’un outil

Nous appelons comme d’autres noyaux à la structuration du mouvement à la base. Mais ça reste embryonnaire pour l’instant.

  • Plusieurs forces politiques – avec un contenu sans doute différent – opposent à la « transition » dans le régime ou à la « transition » organisée par une équipe « consensuelle » d’ « experts » le mot d’ordre d’assemblée constituante. Dans la culture historique de l’extrême-gauche, ce mot d’ordre entre en résonance avec l’expérience de la révolution russe, dans laquelle le pouvoir ouvrier s’est incarné dans des instances d’exercice direct du pouvoir – les Conseils – plutôt qu’à travers une assemblée élue selon les modalités de la démocratie représentative. Que penser des éventuelles limites – du point de vue de la classe ouvrière – de ce mot d’ordre, à l’aulne notamment de l’expérience tunisienne ?

Il y a une tradition salafiste, notamment chez les trotskistes, qui cherche dans la tradition ou le textes des glorieux ancêtres les réponses aux interpellations des combats actuels. Plusieurs voix de gauche ont précédé des politiciens bourgeois dans l’appel à une assemblée constituante. Pour notre part, nous ne gaspillerons pas nos efforts à aider à la relégitimation de l’état bourgeois. Sur la route de la révolution socialiste, le mot d’ordre d’assemblée constituante peut trouver sa place au sommet d’un élan démocratique des masses. Aujourd’hui, nous pensons qu’il n’y a pas une goutte de salive à perdre dans l’organisation d’un prochain vote où nos idées sont si minorées. L’exemple douloureux de la constituante tunisienne qui se présentait beaucoup mieux, quand on se souvient le rôle des structures de l’UGTT, devrait faire réfléchir. Notre travail actuel doit se concentrer sur l’expression des intérêts de classe. Plutôt que de répéter de façon apolitique l’appel à une constituante, il faut matraquer le contenu ouvrier le contenu anti impérialiste le contenu démocratique radical que nous voulons et travailler à l’organisation du mouvement et à l’émergence d’une force politique ouvrière indépendante.

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