Interview de Muayad Ahmed, révolutionnaire irakien

Muayad Ahmed est un communiste révolutionnaire irakien, auparavant secrétaire du Parti Communiste Ouvrier d’Irak (PCOI). Lui et plusieurs autres militant·e·s ont quitté le PCOI l’été dernier. En visite à Londres, Muayad a présenté leur nouvelle organisation à l’organisation britannique Alliance for Workers’ Liberty (organisation trotskyste). Ce texte est la traduction en français de l’article publié par Alliance for Workers’ Liberty dans leur journal Solidarity le 31 octobre 2018.

Nous avons formé une nouvelle organisation, dénommée Organisation pour une Alternative Communiste en Irak (OACI). En juillet dernier, nous avons rédigé une première déclaration, présentant notre programme et tâches à réaliser en 34 points. Ce document sera bientôt disponible en anglais.
Nous y avons mis en avant la nécessité d’en revenir à Marx et au Manifeste du Parti Communiste, à l’idée d’un renversement de l’État par une révolution socialiste.
Le socialisme est la solution portée par le prolétariat contre la guerre, la terreur et toutes les misères que le capitalisme impérialiste a apportées en Irak et au Moyen- Orient. Le socialisme est la réponse au vol organisé de la richesse produite par la société, ainsi qu’à la destruction de millions de vies irakiennes par le capitalisme néolibéral. L’Irak est une société capitaliste. Le prolétariat et la bourgeoisie en sont
les deux classes ennemies.

Un régime réactionnaire.

En Irak a été mis place un régime politique réactionnaire, bourgeois, sectaire sur une base ethnique, le tout dirigé par un Islam politique ainsi que des partis politiques nationalistes liées à des milices. S’ajoute à cela un conflit entre divers blocs impérialistes et leurs alliés régionaux, qui ont tous la responsabilité d’avoir appauvri l’Irak, tout particulièrement depuis 1991. La seule alternative possible est de brandir le drapeau du socialisme.

Partout dans le monde, nous nous trouvons à la fin d’un processus de distinction au sein du mouvement communiste, traçant une ligne claire entre un communisme véritable et un communisme bourgeois nostalgique de l’Union Soviétique, ou lié à la Chine ou à d’autres formes de régimes nationalistes et populistes. Le mouvement communiste irakien a opéré cette distinction principalement au cours des années 1980, prenant sa distance de partis bourgeois avançant masqués sous le nom du communisme.

Différents courants marxistes révolutionnaires dans le monde avaient déjà tracé la voie pour que cela puisse advenir en Irak. Notre déclaration se place sous l’égide de Mansoor Hekmat (1951 – 2002). Il joua un rôle important dans la réalisation de cette distinction, notamment en ce qui concerne les mouvements dits « tiers-mondistes » et d’autres courants nationalistes et populistes. Mais nous ne croyons pas en « l’hekmatisme ».

Nous avons organisé notre premier congrès, qui eut lieu du 17 au 19 septembre 2018 à Bagdad, rassemblant 36 membres. Plusieurs dizaines d’autres membres n’ont pu venir pour des raisons logistiques. D’autres militant·e·s socialistes, ouvrièr·e·s, femmes et jeunes avaient aussi été invité·e·s et 12 d’entre elles et eux ont pu être présent·e·s. En juillet dernier, nous avions nommé 6 camarades comme membres fondateurs de notre organisation, auxquel·le·s se sont depuis ajouté·e·s 16 autres.
Notre congrès a connu une bonne publicité grâce aux réseaux sociaux parmi les organisations socialistes. Il intéressa notamment différent·e·s membres du Parti Communiste Irakien à travers le pays qui se sont opposé·e·s à l’alliance du PCI avec le mouvement sadriste, et certain·e·s sont venus au congrès.

Lorsque l’on nous pose la question des causes de notre départ du PCOI, nous répondons que la raison principale fut l’exclusion de notre camarade Falah Alwan, mais s’y ajoute une longue histoire de luttes internes au parti. Le congrès s’intéressa à de nombreux sujets, depuis l’histoire du mouvement communiste en Irak, ses difficultés actuelles et ses possibilités, au mouvement ouvrier, aux luttes féministes, jusqu’à la situation politique en Irak et au Kurdistan, notamment les diverses manifestations et les problèmes d’organisation politique. Lors du congrès, j’ai parlé de l’histoire du mouvement communiste en Irak. Le Parti Communiste Irakien fut fondé en 1934, tardivement, en pleine ère
stalinienne. Mais avant cela, Hussein El-Rahal et ses camarades étaient actifs au cours des années 1920 et formèrent leur réseau de militants socialistes à Bagdad à partir de 1924. Ils étaient en contact avec le groupe de feu Rosa Luxembourg en Allemagne. On peut aussi mentionner Jamal Airfan, actif au Kurdistan avant d’être assassiné par des réactionnaires. Tous étaient bolchéviques. Le mouvement communiste en Irak débute avec eux. Cela s’inscrit dans une histoire, à l’échelle internationale. La critique trotskiste du stalinisme était alors faible en Irak, mais quelques petits groupes ont pu développer un mouvement trotskiste au Kurdistan à partir de la fin des années 1970. En 1985, un groupe (dont je faisais partie) établit une organisation, Courant Communiste. Elle était essentiellement présente au Kurdistan, mais quelques-uns de ses membres étaient présents en Irak, comme Falah Alwan. Nous avons pu bénéficier des arguments et critiques formulées par Mansoor Hekmat.

Puis, nous avons formé avec trois autres groupes le Parti Communiste Ouvrier d’Irak. Nous sommes désormais dans une autre période du mouvement communiste. Cette période a besoin d’une organisation communiste active qui se doit de construire un courant marxiste fort au sein de la société, attaché aux luttes actuelles de millions de travailleurs en Irak.

Le Congrès

Au cours du congrès, nous avons aussi discuté du mouvement ouvrier en Irak. Falah Alwan discuta des 15 dernières années, Yanar Mohammed du mouvement féministe. Rashied Ismeil, Nadir Abdul Hamid, Nazar Akrawi, Nawzad Baban, et plusieurs autres camarades contribuèrent aux discussions sur la situation politique irakienne, les luttes ouvrières au Kurdistan et autres problèmes d’ordre organisationnel. Nous avons élu 13 personnes pour un nouveau comité central. Nous n’avons pas de bureau politique, ni de secrétariat – à la place, nous avons organisé une coordination générale.
L’organisation connaît une bonne croissance. Nous n’avions que quelques militants au Kurdistan, mais ce chiffre augmente désormais. Une organisation de jeunesse à Bagdad nous a rejoint. Plusieurs membres des sections du PCI à Dewania, Shamia, Bagdad et à d’autres endroits ont pris contact avec nous et s’apprêtent à nous rejoindre. A Bassorah, nous avons pris contact avec un groupe de militant·e·s anti-racistes. 500.000 Noir·e·s vivent en Irak, descendant·e·s du commerce esclavagiste des siècles précédents et qui subissent toujours le racisme. Un de nos principaux cadres, Haider el-Jasim, fit une présentation concernant les manifestations ayant eu lieu à Bassorah à partir de juillet. Le syndicat des chômeuse·r·s de cette ville fut à l’initiative de ces actions. De nombreux jeunes de la ville les ont rejoints. Ce fut une
véritable explosion sociale, un mouvement non seulement soutenu par les principaux syndicats, mais s’opposant aussi à tous les partis islamistes. Il n’y avait alors pas de véritable organisation, mais nous avons défendu une ligne en faveur d’une structuration de ce mouvement. Les manifestations de Bassorah se sont inscrites dans le large sentiment de colère et de frustration présent dans la majorité de la population contre le régime actuel, contre les partis islamistes et leur corruption.

Le premier numéro mensuel de notre journal, Le Socialisme de Demain (el- Ghad el-Ishtraki), est sorti le 17 octobre. Nous avons des camarades à Bagdad, Bassorah, Samara, Dewania, Sulaimaniyeh ou bien Shamia et nous nous organisons pour en avoir davantage dans d’autres villes. A l’étranger, plusieurs de nos militant·e·s se trouvent en Suisse, au Royaume-Uni, en Norvège, en Finlande, en Allemagne et au Canada.

Quels sont nos principaux slogans ?

 

Ils n’ont pas encore été formulés. Mais notre idée principale est le socialisme, ainsi que l’internationalisme. Nous considérons le trotskysme comme un mouvement marxiste révolutionnaire qui a joué un rôle important dans sa dénonciation du stalinisme. Nous croyons qu’il est possible de restaurer un mouvement syndical en Irak. Pour le moment, les syndicats sont devenus un outil pour les différents blocs impérialistes et leurs alliés pour réaliser leurs objectifs, chacun tentant d’avoir son propre syndicat en le vidant de sa substance. Le mouvement sadriste contrôle pour le moment la Confédération Générale des Syndicats des Travailleurs, et le PCI a lui aussi des liens importants avec la CGST. D’autres confédérations sont présentes, comme la Confédération des Conseils Ouvriers et des Syndicats en Irak (CCOSI) ou la Confédération Générale des Syndicats des Employés en Irak (CGSEI). Mais toutes les confédérations sont faibles et ont peu de liens avec les travailleur·se·s. Toutefois, un véritable programme ouvrier est défendu par le CCOSI, ce que le Parti Communiste Ouvrier d’Irak refuse d’admettre. Le mouvement syndical ne peut redevenir actif sans une véritable organisation socialiste. Notre point d’appui pour cela est Bassorah, grande ville industrielle par son port et le commerce du pétrole.

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