Violences obstétricales à l’hôpital – Interview avec E.

 

 

E. n’avait pas peur d’accoucher, même si la douleur a été plus violente que ce à quoi elle s’attendait. Coucher sur le lit à partir de 9 h du matin, elle en est descendu à 5 h du matin le jour d’après. Elle est donc resté attachée au lit pendant 20 heures alors que pour une approche physiologique de l’accouchement, nombreuses sages-femmes préconiseraient de marcher. E subit des touchers vaginaux toutes les heures (environ 25 touchers vaginaux), et ce par des personnes différentes qui rentrent et sortent, alors que E est attachée à un lit. Dans une salle remplie de visages inconnus, personne n’explique à E. ce qu’il se passe mais on annonce la possibilité d’une césarienne puisque l’accouchement dure « trop longtemps ». E. se sent comme un meuble, son corps bougé, déplacé sans respect et sans paroles, sans regards réconfortants. C’est là qu’une obstétricienne sort les spatules alors même qu’E. ne sent presque plus rien et n’a plus de contraction à cause de la péridurale. On pousse, presse et appuie sur le ventre, enfonce des objets entre ses jambes, on coupe et recoud, le tout ce sans rien demander à E ; et c’est fait. L’obstétricienne sort sans même une parole ou un regard et laisse E. avec un oedème vulvaire, une blessure entre les jambes, une cicatrice qui marquera son corps et son esprit. C’est une mutilation qui sera dure à vivre et conduira à une angoisse, un isolement et un sentiment de solitude face au peu d’écoute qu’on est prêt à lui accorder. Petit à petit, E découvre que comme de nombreuses autres femmes en France elle a été victime de violences obstétricales. E. décide de se battre et de visibilité un tel traitement en faisant appel à la CRUCQ* qui saisit son dossier. Mais rien n’aboutira de cette commission sensée réglée les litiges entre usagers et services de soins.

C’est avec E. que nous avons discuté pour faire entendre son expérience mais aussi sa compréhension des violences obstétricales et des soins gynécologiques en France. vous pouvez retrouver cette interview dans notre magazine papier et sur le site jusquici.info

Pourrait-on dire que la question de l’accouchement et de son déroulement ait été un peu ignoré même par les différentes vagues de féminisme ? Comment expliques-tu le fait que l’accouchement, et toutes les techniques gynécologiques qui se sont développées autour de celui-ci, soient encore passés sous silence et restent même tabous aujourd’hui ?

E. : Le féminisme a peu traité la question de la maternité et ça reste quelque chose de clivant. D’après l’Accouchement est politique*, c’est une chose laissée de côté dans les études féministes. Rien que le terme de « violence obstétricale » est peu connu et récent, il émane d’étude en Amérique latine. Et l’accouchement reste un tabou dans notre société… c’est très intime, ça concerne l’appareil génital féminin, et ça ne touche pas toutes les femmes.Et enfin si on n’en parle pas c’est que dans la société en général il y a aussi la sacralisation de la naissance, « le jour de l’accouchement c’est forcément le plus beau jour de ta vie ». Et on n’a pas envie d’en parler : même les femmes entre elles, entre copines, n’en parlent pas forcément par peur d’effrayer celles qui n’ont pas encore eu d’enfants. Moi j’essaye d’encourager les femmes autour de moi à en parler pour qu’on puisse savoir ce qu’y arrive, pour que l’on soit prête à affronter l’accouchement tel qu’il se déroule vraiment, j’essaye de le dire de ne pas faire l’autruche vis-à-vis de leur expérience. Le fait que les femmes veulent pas beaucoup partager cette expérience c’est aussi parce qu’elles ont honte et faut le comprendre.

Quelles sont selon toi les conséquences d’une possible absence de luttes et questionnement politique autour de l’accouchement ?

Ça entraine l’impunité, il n’y a aucune sanction pour les gens qui ont commis des violences obstétricale, et donc pas de changements des pratiques et on continue à mal former les médecins. Martin Winkler* par exemple écrit qu’il n’y a presque pas de cours dans les universités concernant la prise en charge, la relation avec les patients. C’est comme si tu es un objet pour eux et pas une personne. Les choses doivent être changées en amont sur les formations et non pas seulement au niveau des conditions de travail. Et il faut se demander qui fait ces formations ? La femme qui m’a fait violence lors de mon accouchement enseigne à l’université. S’il n’y a pas de rappel à l’ordre des gens qui font les formations, il n’y aura aucun changement sur les générations futures. Il y a un minima, le minima c’est de respecter la loi, avant de réaliser tout acte médical sur quelqu’un tu dois recueillir le consentement. Il fallait un consentement sur l’épisiotomie.

Mais sinon en matière de lutte collective, la sage-femme qui a recueilli mon discours (la première à l’hôpital) m’avait parlé de leur mobilisation de sages-femmes en 2015 et leur grève pour garder un certain accouchement à l’hôpital de la conception. [Les sages-femmes ont campé devant l’hôpital pour obtention de statut de praticienne de premier recours — c’était une lutte pour un statut reflétant le niveau de responsabilité de leur métier.]  Mais moi je ne veux pas sacraliser la figure de la sage-femme versus le méchant médecin. Autour de moi j’ai connu plus de femmes qui ont subi de violences obstétricales et gynécologiques que le contraire, c’est assez dingue… La grande majorité des personnes que je connais qui ont accouché, bah ça s’est mal passé et les médecins n’étaient pas toujours coupables. C’est parfois les sages-femmes qui ont des méthodes qui sont violentes. L’ensemble de la profession médicale doit revoir ses pratiques et ses formations. Enfin, il y a aussi des mobilisations autour des chiffres de l’épisiotomie, autour desquels il y a pas mal de conflit et surtout depuis que l’OMS a recommandé de baisser ce taux en France*. Il y a un hôpital à Besançon qui publicise le fait qu’il a un taux d’épisiotomie de 2%. C’est donc une mobilisation autour d’une différente manière d’entreprendre la pratique médicale. 

Pourrait-on parler d’appropriation du corps des femmes, ou du fait que leur travail reproductif est accaparé jusque dans l’acte de l’accouchement ? Quelles sont les raisons de cette dépossession des femmes des différentes pratiques de l’accouchement par la profession médicale ou des institutions hospitalières ? Et dans le prolongement de ces questions, peut-on parler d’un appropriation du corps qui passe par une expropriation des savoirs ?

La première chose qui a été accaparé de ce que j’ai lu dans les bouquins après mon accouchement, c’est quand les hommes médecins ont repris l’accouchement dans leurs mains et l’ont repris aux sages-femmes. Et la première chose dans cette division de tâche, c’est que les sages-femmes ont été mises du côté des chirurgiens et pas de celui des médecins, et ensuite les femmes ont encore été marginalisées. La première expropriation du travail est là. Et pourquoi cette dépossession ? Je pense qu’il y a plein de raisons économiques . Par exemple avec l’allaitement on a commencé à dire aux femmes dans les années 40-50 que leur lait n’était pas bon, qu’elles avaient des abcès et que ça donnait des maladies aux enfant. Alors que « grâce » au progrès et l’industrie agroalimentaire elles pouvaient avoir du lait en poudre « meilleur » pour leurs enfants. Et en une génération plein de femmes ont tout simplement arrêté d’allaiter alors qu’aujourd’hui ont se rend compte qu’il y a pleins de conneries dans ce lait industriel. Puis il y a le fait de criminaliser toutes les démarches qui se voudraient différentes de cela, par exemple les femmes qui veulent accoucher à domicile. Il y a toute une responsabilité, une culpabilisation autour de ces questions: « s’il arrive quelque chose à ton bébé, bah c’est de ta faute » alors qu’il y a une ou deux générations toutes les femmes accouchaient à la maison. Mais alors ont dit que le taux de mortalité était vraiment plus élevé de ce fait, mais ce serait intéressant de voir si c’est vraiment le cas. Car la baisse du taux de mortalité des mères en couche et des bébés n’est pas dû seulement de la médicalisation de l’accouchement, c’est dû au progrès de l’hygiène. Mais comment se fait donc la criminalisation des sages-femmes ? À Marseille où j’habite, il n’y a que deux sages-femmes qui font des accouchements à domicile, et on les fait passer pour des illuminées, elles ont mauvaise réputations. Tout est fait en France pour que dans nos esprits le bon et seul chemin ce soit d’aller à l’hôpital et que toutes les sages-femmes qui voudraient faire autrement sont entravées ; par exemple, pour elles les frais d’assurance sont prohibitifs. 

Comment expliques-tu la violence que l’on fait subir aux femmes, ces « violences obstétricales », dont tu as été victime ?  

Après mon expérience je n’ai pas compris pourquoi l’obstétricienne s’était comportée comme ça avec moi. C’est pas elle qui est plus ou moins méchante qu’une autre, mais je pense que c’est parce que les médecins font partie d’une élite sociaux-économique dans les pays dans lesquelles ils exercent. (Et en France c’est particulièrement terrible). Et il faut voir qui sont les médecins aujourd’hui, qui peut se permettre des études des médecines? C’est plutôt des gens issus d’une classe sociale aisée. Moi j’enseigne parfois à Science-po et tu retrouves un peu la même chose probablement, puisque tu as des étudiants à qui on répète constamment qu’ils sont l’élite de la nation, et forcément à force de leur répéter qu’ils sont l’élite de la nation bah tu une attitude de la part d’étudiant déjà à l’âge de 18-20 ans, où ils te prennent déjà pour le salarié de la boîte. Et en école de médecine c’est probablement la même chose, et du coup ils savent forcément mieux que toi ce qui est bon pour toi et ils n’ont pas le temps d’écouter tes conneries. Et Winkler qui a une tout autre approche de la gynécologie passe la plupart de son temps de consultation a écouter les femmes sans mettre les doigts dans leur vagin. Et très souvent c’est pas la peine de mettre les doigts dans le vagin et le toucher vaginale n’est pas forcément nécessaire.

Penses-tu que l’on peut parler d’usine à bébés, d’une industrialisation et de la médicalisation dans l’accouchement mais aussi dans les techniques de celui-ci ? Ainsi pourrait-on penser que la sphère de la reproduction des hommes et femmes est directement influencé et déterminer par la sphère de la production ? On y retrouverait des pratiques managériales partagées, d’objectifs communs en matière de rendement et réduction de coût, de rythmes effrénés, effectivité prenant le dessus sur l’écoute, les soins et le bien-être ?  

Oui c’est le cas, et c’est difficile de dire le contraire. Même le personnel hospitalier le confirmerait. On peut penser au temps des accouchements. Auparavant et selon l’expérience des femmes, pour un premier accouchement c’est tout à fait normal d’atteindre les 30 heures avant la sortie du bébé, ça peut survenir en 3 heures comme en 3 jours. Maintenant, au bout d’un certain temps d’attente l’hôpital prend en charge de faire accoucher plus rapidement les femmes. On ne peut pas mobiliser un lit pendant trois jours donc tout est fait pour que tu ailles vite, pour que tu accouches vites, c’est de la rentabilité aussi. Si on te laisse pas le temps de pousser et c’est clairement pour des raisons de coût. Peut-être que quand l’obstétricienne est de garde elle coûte plus cher, ou une femme qui prend du temps pour accoucher elle mobilise trop de sages-femmes et ça coûte cher ? Ou il y a un autre exemple irrationnel du point de vue des femmes qui accouchent:  le fait de les faire accoucher sur le dos. Au lieu de les laisser marcher les femmes pendant le temps d’accouchement, alors que c’est normal de vouloir marcher pendant les contractions et pour faire descendre le bébé, on attache les femmes sur le dos et elles ne se lèvent plus ; et d’ailleurs comme ça leur faisait encore plus mal on a trouvé la solution de la péridurale. Mais l’accouchement sur le côté était une position courante dans le passé.  C’est des pratiques managériales et qui sont plus commode pour le corps médical. Ça rejoint l’idée que le savoir des femmes sur ces questions, elles en ont été dépossédé petit à petit. Alors on peut se former sur ces questions mais s’informer et avoir des pratiques alternatives ce n’est pas à la portée de tout le monde.

Penses-tu que les conditions de travail des infirmiers et infirmières, des sages-femmes, qui ont été dégradés et se dégradent encore, affectent et tendent à favoriser ces violences physiques et psychologiques commises lors des accouchements et des prises en charge gynécologiques en général ?

Bien sûr que leur condition de travail sont horribles, et cela explique beaucoup de choses… suffit de voir le suicide des infirmières qui ne font pas un métier comme les autres. À partir du moment où elles n’arrivent pas à sauver des vies, à partir du moment où il n’y a pas plus la même qualité de soins, d’écoute, de temps etc. c’est très difficile. Maintenant cela n’explique pas tout. De mon côté, ce que je conseillerais aux femmes qui vont accoucher et qui seront malheureusement de moins en moins bien prises en charge, je leur dirais qu’elles ne sont pas obligées d’aller à l’hôpital et il y a des alternatives. La grossesse n’est pas une maladie, et si on a voir un médecin pour le suivie gynécologique, bah le médecin il cherche la maladie. Les médecins vont toujours chercher ce qui ne va pas, alors qu’une sages-femmes ne vont pas chercher la maladie mais seulement chercher à t’accompagner. On est donc pas obligé de faire appel à un gynéco pour un suivi de grossesse, tu peux le faire avec une sage-femme. La sages-femme que je connais en Argentine fait deux examens de toxoplasmose et pour moi en France c’était tous les mois! Le médecin va être en train de chercher constamment le problème. Les sages-femmes ont les mêmes compétences, voir plus de compétence sur ces questions. Et la question n’est pas simplement de donner plus d’argent aux hôpitaux, mais de diversifier les pratiques et de se battre contre cette centralisation de la médicalisation. 

  • *CRUCQ : Commission des relations avec les usagers et de la qualité de la prise en charge
  • * L. Négrier & B. Cascales, L’accouchement est politique, fécondité, femmes en travail et institutions, Éditions L’instant Présent, 2016.
  • * Martin Winckler, Le choeurs des femmes, Gallimard 2017
  • * En 2005 on estimait que le taux d’épisiotomies effectuées en France était à 47% des accouchements, en 2013 il aurait été autour de 31%. Cf : www.ciane.net

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