Sorcières, sages-femmes et infirmières-interview

Nous vous proposons une petite interview (a retrouvé également sur le site jusquici.info ) de Fanny lectrice du « Jusqu’ici » après sa lecture de Sorcières sages-femmes et infirmières édité par Cambourakis. Elle nous explique à travers cette lecture comment un savoir faire médical empirique détenu par les femmes jusqu’au Moyen-âge a été spolié par une élite masculine.  Au passage nous informons nos lecteurs que cette petite brochure fait partie de la bibliographie de Caliban et la sorcière rédigé par Sylvia Federici (féministe matérialiste pour qui les questions de classes et de genres sont intrinsèquement liées).

Alors, parle moi un peu de ce fameux livre.

Oui, je viens de terminer un livre qui s’appelle Sorcières, sages-femmes et infirmières rédigé par deux féministes américaines Barbara Ehrenreich et Deirdre English et c’est absolument génial. Il a été auto-édité une première fois en 1973 par un collectif de féministes américaines, militantes et universitaires qui faisaient parti du « Mouvement pour la santé des femmes » Dès sa sortie ça a fait tellement un tabac qu’il a été traduit en français, en japonais, en hébreu, en danois. Elles ont fait des tournées de conférences dans le monde entier. Et là il a été réédité en 2015, le livre est super beau, c’est très agréable à lire

C’est quoi ce mouvement pour la santé des femmes?

Il a émergé aux USA pendant la « deuxième vague du féminisme » dans les années 60/70 et il est né de la constatation de la maltraitance des femmes aussi bien des patientes que des soignantes dans le milieu médical. C’était l’époque des revendications du droit à la contraception et l’avortement mais aussi une période où de nombreuses erreurs de prise en charge assez violentes et des diagnostics erronés ont été commis. Et puis c’est concomitant avec  l’émergence d’une  véritable industrialisation du milieu médical, de la pharmacopée et de l’hôpital. Une de leur revendication c’était tout simplement d’avoir des soins respectueux pour les femmes comme par exemple choisir d’avoir ou non des grossesses surmédicalisées, réaliser des naissances naturelles. Leur objectif c’est la réappropriation de leur corps, le connaître, et la transmission de ces savoirs  entre femmes.

Il y avait des femmes médecins?

Pas forcément non. Elles étaient auto-didactes. Elles se sont mises à étudier des bouquins de médecine  et à donner des cours du soir pour les femmes qui ont été très populaires. Il y avait des infirmières, des aides soignantes, des sages femmes qui apportaient leur expérience. Du coup elles ont voulu éditer une brochure en deux parties sur l’histoire de la santé et le corps féminin à partir du Moyen-âge jusqu’au 20ème siècle, à la fois synthétique et accessible pour que toutes les femmes puissent se l’approprier.

Elles se sont appuyées sur quelles sources?

Les savoirs féminins ont surtout été transmis par l’oralité. L’histoire ayant été écrite par des hommes elles ont du la décrypter à travers le regard de l’oppresseur. Leurs sources sont issues de l’Église, de l’État mais aussi des psychiatres, des médecins…Par exemple du « Malleus maleficarum » (Marteau de Sorcières) un recueil absolument monstrueux écrit au 15eme siècle par deux révérends protestants. C’est  un manuel de chasse aux sorcières. Elles en citent des extraits terrifiants…. Mais elles ont aussi des références alliées du côté de l’anti-psychiatrie avec Thomas Szaszs qui critique le rôle de l’hôpital-psy et de l’enfermement.

Ça veut dire quoi « sorcières »?

Avant tout c’est une série d’accusations. En tout premier lieu avoir une sexualité féminine (une sexualité tout court) ça fait de toi une sorcière. Le péché originel! La femme est forcément tentatrice. Ensuite elles sont accusées d’avoir des pouvoirs magiques pouvant aussi bien nuire que guérir.

On est d’accord que ce ne sont pas des pouvoirs magiques mais bien une science de la guérison…

Alors oui mais une science empirique. Les auteures de ce livre parlent plutôt de « savoirs-faire ». Et comme la frontière était assez floue entre les rituels médicaux, païens et religieux ça pouvait apparaître comme une chose potentiellement magique… En vrai c’était des sages-femmes organisées, des soignantes qui se transmettaient des savoirs de guérison de femmes en femmes.

Tu dis qu’elles étaient organisées, c’est à dire?

Oui elles se réunissaient dans des « covens »: des sortes d’assemblées générales. Les religieux les accusaient de faire des sabbat de sorcières…Mais en fait c’est juste qu’elles étaient autonomes, indépendantes du pouvoir. Et c’est ça la réelle menace pour l’Eglise et l’Etat. Principalement le fait qu’elles soient organisées. Ça remet en cause des choses profondes. Il y avait aussi des sorciers qui allaient sur le bûcher mais ils étaient minoritaires…

Que pensaient les médecins de l’époque de ces pratiques de soignantes ?

Au Moyen-âge l’accès aux études de médecine et la pratique médicale a été progressivement interdite aux femmes. Ils ont de manière quasiment simultanée promulgué des lois interdisant l’accès à l’université et à la pratique médicale pour les femmes. Et si tu pratiques quand même la médecine ça légitime la chasse aux sorcières. La noblesse aristocratique, la médecine classique officielle et masculine de l’époque, ils voulaient absolument faire main-basse sur leur savoir. Les médecins officiels faisaient franchement n’importe quoi, c’était dangereux, les gens mourraient en allant chez le médecin. Le savoir des infirmières et des sages femmes de l’époque était beaucoup plus efficace. Il y a une anecdote sur Paracelse considéré comme le « père » de la médecine moderne qui affirma en 1527 connaître « tout ce qu’il devait savoir des sorcières » et il brûla en conséquence son manuscrit sur la pharmacologie -certainement bourré d’erreurs après avoir appris des tas de connaissances scientifiques et pratiques médicales. La thèse développée dans le livre c’est que la profession médicale telle qu’on la connaît dans les années 70 avec 90% d’hommes a chassé une tradition de médecine féminine et empirique. Alors qu’en fait, à l’époque,  la majorité des soignant c’était des femmes. Et des femmes du peuple. Ce qui est vraiment subversif c’est ça. Qui soignait la masse pauvre, paysanne? C’était des femmes issues d’un milieu paysan et qui étaient plutôt pauvres elles-mêmes.

A t’entendre on comprend qu’il y a une exploitation de genre mais aussi de classe?

Carrément. Ce qui m’a frappé dans ce bouquin c’est que la lutte des classes et la lutte des femmes sont intrinsèquement liées, indissociables. Je parle pas d’intersection, c’est plutôt imbriqué, inséparable. Cette institutionnalisation de la profession médicale conduit à la figure du médecin: masculine sous le joug de l’État et de l’Église. Et ils soignent qui? Des hommes issus de la noblesse. Les rois, l’élite. L’histoire officielle nous dit que les sorcières faisaient des « potions » dans leurs coins qui ne fonctionnaient pas du tout et que ce sont les hommes qui ont mis de l’ordre dans tout ça et en ont fait une science. La vérité c’est  que l’élimination organisée et systématique des femmes de la scène médicale c’est une question politique. D’ailleurs (ce n’est pas une thèse du livre) mais ça me fait penser que tout ça concorde avec une « colonisation des savoirs » à partir de 1492 avec l’évangélisation forcée et le pillage des savoirs en pharmacopées des natifs américains (dans l’actuel Mexique et au sud). Les médecins du roi d’Espagne ont utilisé la torture -comme avec « les sorcières » pour ramener des plantes et rédiger des livres de botanique et de médecine. L’interdiction de la pratique médicale aux femmes c’est concomitant avec la colonisation et la mise en place du capitalisme. Les chasses aux sorcières les plus virulentes coïncident d’ailleurs avec des épisodes de grande agitation sociale, des soulèvements paysans de masses -parfois dirigées par des femmes- qui faisaient « trembler le féodalisme sur ses bases ».

Est ce que tu peux expliquer ce qui était menaçant pour l’Église?

C’est que leur savoir était issu de l’expérience, de l’observation logique et rationnelle des plantes de la nature. Elles étudiaient les effets de leur soin pour guérir des maladies, prendre en charge les grossesses et les accouchements avec une méthodologie scientifique telle qu’on la connaît pour toutes les sciences du vivant, la physique, la chimie etc…Pour l’église la chair n’est rien, tout est dans l’âme. Quand t’es malade c’est que tu as péché donc « fais ta prière » et tu obtiendras la rédemption…en mourant.  Pratiquer la chirurgie c’est se rabaisser pour l’église. Ils étaient anti-empiristes. Et puis l’Église c’est la légitimation de la noblesse. Une médecine masculine pour les dominant·e·s était certes acceptable mais pas une médecine féminine intégrée à une sous culture paysanne.

Tu disais tout à l’heure que la brochure est en deux parties?

La deuxième partie du bouquin c’est sur le 19ème et début 20ème aux États-Unis. Là bas, par rapport à l’Europe, le monopole de la classe dominante masculine était beaucoup plus prégnant. Ce phénomène arrive plus tardivement qu’en Europe (forcément) et a été beaucoup plus violent. Cela explique pourquoi en 1973 aux États-Unis il n’y a que 7% de femmes médecins. Les auteurs parlent aussi de certains esclaves affranchis qui étaient des médecins au début du 19ème issus des écoles dites « libres » qui leur étaient ouvertes. Mais ces écoles finissent par fermer -faute de subventions privées- et donc les étudiant·e·s sont contraints d’arrêter leur études car les universités officielles type Harvard refusaient les femmes et les esclaves affranchis.  Des lois ont été promulguées interdisant la pratique de la médecine à celles et ceux qui ne possédaient pas un diplôme. Un puissant « mouvement populaire pour la santé » s’est organisé au 19ème. Ce fut une lutte implacable entre les tenants de la professionnalisation d’une médecine par essence classiste, sexiste et raciste et celles et ceux des écoles libres qui prônaient le partage des compétences fondé sur la gratuité des soins. Cet épisode de mise à l’écart des guérisseuses dissidentes fait partie de la longue histoire de la lutte des classes et de la guerre des sexes aux États-Unis.Un savoir faire issu de l’université semble avoir plus de valeur et donc il faut payer… Ce n’est ni plus ni moins que la marchandisation de la santé. Les médecins bourgeois de l’époque étaient en lien avec les grands industriels richissimes qui finançaient les grandes écoles de médecine. C’est une question économique derrière.

Le mot de la fin?

La lecture de ce livre m’a fait prendre conscience que le pouvoir des hommes sur les femmes et des riches sur les pauvres c’est essentiellement parce qu’ils ont besoin de nous. C’est nous qui travaillons pour les faire vivre.  Cela fait écho aux thèses développées par Baldwin. Si le racisme -en tant qu’idéologie- existe c’est parce qu’il repose sur une base matérielle: les blancs ont besoin des noirs comme esclaves pour les exploiter. Les hommes ont besoin des femmes pour les exploiter. Les classes dominantes ont besoin des pauvres pour les exploiter. Mais nous… nous on a pas besoin d’eux !

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