Quelles perspectives communistes aujourd’hui ?

Il y a quelques semaines, notre section parisienne organisait une réunion publique au CICP  : dans l’esprit de notre organisation, l’objectif est toujours de créer du lien entre communistes sur la base d’un débat et d’une analyse de la période. Nous reproduisons ici l’introduction au débat que nous avions présenté. L’argument est toujours le même : montrer comment l’actualité française s’inscrit dans des mouvements profonds qui, pour être les mouvements du capital, se reconduisent à l’échelle internationale. En insistant sur les contradictions réelles qui peuvent exister, entre segments de la bourgeoisie, entre État et capital et au sein même du mouvement ouvrier, l’enjeu est toujours d’ouvrir et de faire réfléchir sur une analyse stratégique de la période.

 

Contexte international du capitalisme

Dans le contexte post-crise de 2008, le capitalisme a accentué plusieurs de ses tendances. Des mesures d’austérité des budgets alloués aux services publics ou des attaques contre les acquis des luttes prolétariennes aux dix-neuvième et vingtième siècles (santé, travail, éducation…) se discernent dans tous les pays européens et se retrouvent assez largement dans le reste du monde. Il n’est pas impossible qu’à plus ou moins brève échéance, une autre crise économique, aux causes peut-être différentes de celle de 2008, puisse avoir lieu : celle-ci s’ancrerait davantage dans le système productif du capitalisme, notamment concernant des pays comme la République Populaire de Chine dont les succès économiques ne se maintiennent que par différents plans de relance financés par l’Etat chinois.

Face à cela, les bourgeoisies nationales se retrouvent d’ores et déjà devant l’alternative suivante, que l’on retrouve dans le jeu politique et électoral actuel : soit une solution visant à approfondir la logique de la mondialisation propre au capitalisme, soit une solution protectionniste aux problèmes liés à la crise. La première perspective est celle globalement majoritaire dans l’état actuel des choses, visant à l’intégration définitive de l’ensemble du territoire mondial à un système où chaque aire géographique aurait une fonction principale dans le système productif (extraction des matières premières / transformation / assemblage / distribution / gestion), par le biais des bourgeoisies locales. Cette continuation de la mondialisation s’attacherait aussi bien à l’aggravation des inégalités entre différentes régions qu’à détruire ce qui reste de secteurs publics de l’économie. Elle se ferait sur la base de la promotion et du développement des secteurs technologiques de pointe, utiles à la production de plus-value tout en diminuant le prix pour les capitalistes de la force de travail.

Un autre choix apparaît pour la bourgeoisie afin de se maintenir au pouvoir : le protectionnisme. Il s’agirait ainsi de rétablir des limites claires entre les espaces du capital, à un retour de la souveraineté de chaque nation dans le contrôle de la monnaie et de ses choix de production. Dans le caractère problématique des relations de classe entre bourgeoisie, classes moyennes et prolétariat, voire la forte possibilité d’une aggravation de ces relations, le choix protectionniste, de droite ou de gauche selon la place laissée au secteur public, pourrait être celui de certains secteurs de la bourgeoisie.

Nous avons pu retrouver cette alternative politique dans plusieurs contextes nationaux, et la polarisation en cours vers l’abandon de positions supposément centristes tend à confirmer cette hypothèse : aussi bien en France, dans l’éventail des quatre principaux candidats à la présidence, qu’au Royaume-Uni et l’éventualité d’une victoire sociale-démocrate dans les mois ou années à venir, en Allemagne avec les importants scores du FDP et de l’AfD… En Espagne, et plus particulièrement en Catalogne, cet axe peut aussi se retrouver pour ce qui se trouve être, en partie, un conflit interne à la bourgeoisie catalane : le choix entre l’indépendance ou le maintien dans l’aire nationale espagnole montre bien ce caractère conflictuel face à deux solutions possibles. Aux Etats-Unis, le discours protectionniste d’un Trump a pu lui assurer le soutien électoral d’une certaine classe moyenne blanche et de certains secteurs du prolétariat, tout en recevant majoritairement les votes des classes les plus aisées. Toutefois, les contradictions internes du Parti Républicain et l’incompétence politique de Trump et de son désormais ancien entourage, mais peut-être bien plus la position des Etats-Unis dans le système capitaliste mondial et les difficultés de la modifier, ont plutôt atténué cette tendance. Cela se traduit par le maintien, pour l’instant, d’un status quo en ce qui concerne les choix économiques des Etats-Unis. Certaines décisions spectaculaires, comme la sortie d’un traité peu contraignant comme celui de Paris en matière écologique, ne doivent pas leurrer à ce sujet. Toutefois, les débuts d’une guerre commerciale, avec la création de taxes sur l’importation de certains produits, apparaissent aussi comme un choix lié aux craintes des capitalistes face aux possibilités d’une nouvelle crise économique, mais aussi comme une incarnation de cette tendance protectionniste de certains secteurs de la bourgeoisie.

Dans ce contexte, quelle position les communistes peuvent-elles et ils adopter ? Dans notre portrait, nous avons porté l’accent sur les choix de la bourgeoisie. Peu de place laissée au prolétariat et à ses luttes dans les discours majoritaires de l’indépendantisme catalan, à la séduction tentée par un Mélenchon envers le petit patronat ou par un Trump envers une classe moyenne blanche qui se sent à tort dépossédée. Toutefois, le prolétariat n’est pas absent et dernièrement, il a pu faire sentir sa présence plus intensément que d’habitude : au Maroc, en Tunisie, ainsi qu’en Iran. Dans ce dernier cas, dans le jeu entre la volonté d’une plus grande intégration à la mondialisation voulue par les « réformateurs » autour de Rouhani, et celle de la bourgeoisie militaro-cléricale désireuse de maintenir sa position dominante dans l’économie iranienne, le prolétariat émeutier a renvoyé dos à dos ces deux fractions de la bourgeoisie. Si le mouvement s’est éteint, il est à parier que ce n’est que partie remise. Le prolétariat n’a rien à gagner de la mondialisation capitaliste comme du protectionnisme, qui ne veulent obtenir que le maintien des relations de classe au sein du capitalisme, par des moyens certes différents. Le mode d’action du prolétariat dans ses luttes retrouvent ainsi des formes d’auto-organisation, que l’on retrouve à divers moments dans l’histoire des mouvements ouvriers.

L’auto-organisation des luttes du prolétariat

L’auto-organisation des luttes des salariés est une thématique très ancienne ressortant d’une certaine culture militante issue, notamment, des révolutions de 1905 et de 1917 en Russie, et de leurs répercussions européennes. Schématiquement, elle s’oppose à une autre culture organisationnelle selon laquelle l’implication des travailleurs.ses et de la population dans les luttes ne peut s’opérer qu’à travers les organisations d’ores et déjà constituées bien en amont de la lutte.

Il existe une pensée pure de l’auto-organisation, faisant entrer en jeu essentiellement un facteur souvent désigné comme « spontané », et pour laquelle une organisation de lutte de classe ne saurait survivre à la lutte elle-même, sauf à devenir le principe même de l’organisation sociale : c’est le cas dans la tradition de la gauche allemande dite conseilliste. A l’inverse, il existe une pensée pure de la substitution, selon laquelle la participation des travailleurs ne peut exister que par un intermédiaire, soit syndical soit partidaire. Mais cette opposition est trop simpliste et schématique. De manière générale, on peut dire qu’on retrouve les origines d’une pensée moderne et nuancée de l’auto-organisation chez des théoriciens comme Rosa Luxembourg ou Léon Trotsky.

Cette pensée s’appuie sur des incarnations historiques : les comités de grève, les comités d’usine, et significativement les conseils ouvriers nés dans des épisodes significatifs de lutte de classe ou de révolution, notamment lors de la vague allant de 1917 à 1923 et de ses soubresauts plus tardifs. Ces organes ont cette double originalité d’être à la fois délibératifs et exécutifs – ils permettent de trancher une discussion, mais également de mettre en œuvre des décisions – et d’avoir vocation à rassembler l’ensemble des travailleurs.ses en lutte, qu’ils aient ou non une carte de parti ou de syndicat. Pour nous, leur existence constitue un élément pas forcément suffisant, mais à tout le moins nécessaire, pour une lutte de classe réussie, qu’elle soit revendicative et partielle, ou révolutionnaire : comment imaginer avancer vers une société sans Etat ni despotisme d’entreprise si les organes de la révolution sont coupés des masses ; ne sont pas le produit de leur propre mobilisation ?

Bien plus, l’influence de cette pensée dans la lutte de classe constitue un élément objectif du rapport de force. C’est à dire qu’il n’est pas nécessaire qu’un pays entier soit couvert de comités de grève pour que le patronat s’estime gêné dans son offensive contre les salaires ou les conditions de travail : il suffit que cette potentialité existe, qu’elle s’incarne dans les perspectives défendues par un ou plusieurs courants suffisamment significatifs effectivement présents dans les entreprises et la société, pour que les patrons y regardent à deux fois, avant d’attaquer la classe ouvrière. A l’inverse, lorsqu’ils ont face à eux un milieu militant réduit à la portion congrue, coupé des masses, estimant pouvoir agir à leur place – et ce même lorsque ce milieu fait montre de combativité – ils sont plus rassurés. Ils le sont encore plus si ce milieu est une bureaucratie syndicale, ne mobilisant au mieux que des recours légaux ou, au mieux, des grèves ponctuelles, bordées à l’avance, avec préavis.

Pour nous, s’il n’explique pas tout, le recul de la tradition de l’auto-organisation au profit d’une pensée « avant-gardiste » dans le mauvais sens du terme – c’est à dire fixant aux minorités militantes comme rôle principal non pas de proposer une pensée stratégique et d’expliquer patiemment mais de « faire à la place » – est un élément fondamental du rapport de force défavorable actuel. Cela ne veut pas dire que nous, communistes, refusons l’action minoritaire par principe : au contraire, elle est parfois utile et même absolument nécessaire. Mais elle ne peut pas être l’axe stratégique de la lutte.

Dans les luttes de 1995, de 2003, existaient la tradition d’assemblées générales réellement délibératives, avec, dans bien des endroits, des expériences y compris de comités de lutte ou de grève élus, qui avaient la confiance des travailleurs.ses et exerçant sous leur contrôle. Par exemple, 400 grèvistes de Rouen mettent en place un comité de grève, lors des grèves de 2003. De manière plus diffuse mais plus générale existait une pensée du « débordement par la gauche » des appareils syndicaux centraux, appuyée sur cette perspective de l’auto-organisation portée par un certain milieu d’anarchistes, de trotskistes et de groupes de la gauche extra-parlementaire issus y compris de la gauche communiste.

A l’inverse, depuis 2006, la volonté de « déborder les syndicats » a suivi la spécialisation des syndicats eux-mêmes : au fur et à mesure que les réformes successives du travail favorisaient un syndicalisme de spécialistes et d’élus, au détriment des traditions de lutte de base – avec comme couronnement les ordonnances Macron qui consacrent la concentration sur un faible nombre d’élus spécialisés les prérogatives auparavant dévolues aux syndicats et délégués du personnel plus proches des salariés – les tentatives de débordement des syndicats se sont incarnés dans un registre spectaculaire et spécialisé, concentré sur une fraction spéciale des mouvements de lutte : blocages minoritaires, cortèges de tête. Au fond, dans cette perspective, la lutte tend à être remplacée par la représentation de la lutte. On observe dans le même temps sinon un abandon progressif, du moins une mise en sommeil – y compris dans les thématiques de propagande – de la perspective de l’auto-organisation par les organisations de l’extrême gauche traditionnelle.

Bien sûr, les évolutions des quinze années au sein de ce qu’il est convenu d’appeler le « mouvement social » présentent des caractères contradictoires, qui ne sont pas tous régressifs, y compris en manifestant la radicalisation de certains secteurs sociaux, une certaine perte d’illusion dans la réforme sociale. Pour nous, toutefois, il convient de dépasser les écueils, les limites sur lesquelles se sont heurtées les luttes de la période, sur une base supérieure. Ce dépassement ne peut s’opérer, notamment, qu’en renouant avec la tradition des comités de grève, coordonnés aux plans locaux, régionaux, nationaux. C’est une nécessité qu’il faudra accentuer devant les choix des réformes accomplies sous le quinquennat Hollande et désormais au cours de la présidence Macron.

 

Affaiblissement des syndicats et réformes du travail en France : l’exemple des réformes de l’assurance-chômage

En effet, la série de réformes voulues par le gouvernement vise graduellement à extirper les syndicats de la relation à trois instaurée depuis l’après-45 : patronat-syndicats-Etat. Au-delà de tout effet sur la lutte des classes, cette tripartition est devenue désagréable car coûteuse : le rôle social des syndicats coûte de l’argent, sous forme de cotisations sociales et de subventions de l’Etat, et n’est plus justifié structurellement pour le patronat.

Les réformes du travail, depuis El Khomri, visaient à affaiblir la structure de négociation par branches et, de manière générale, le rôle des syndicats dans les négociations collectives – en particulier une bureaucratie intermédiaire. Projet applaudi chaleureusement par le patronat car il ne lui coûtait rien. Les réformes de la formation professionnelle et de l’assurance-chômage attaquent les syndicats, non plus du côté de leur participation réelle aux conditions de la négociation collective, mais directement au portefeuille, car il s’agit des plus gros postes de financement indirect, via prébendes, des syndicats.

Le projet du gouvernement est donc de reprendre la main sur les caisses Unédic, tout en supprimant le système de cotisation. Ce qui revient à séparer le lien logique entre cotisations et droits individuels au chômage, et à faire dépendre les allocations directement de l’Etat. Le package du gouvernement comprenait cinq grands thèmes soumis aux partenaires sociaux : extension de l’assurance chômage aux démissionnaires, aux indépendants, lutte contre la précarité au travail, contrôle (accru) des chômeurs et gouvernance. L’Etat entendait laisser les négociations avoir lieu sur les trois premiers thèmes et se réserver les deux derniers. Mais les partenaires sociaux, convoqués, se sont également saisis des deux derniers thèmes, dont il est clair qu’ils relèvent tout l’enjeu de la réforme.

En tout état de cause, les propositions qui doivent être soumises le 15 février au plus tard n’ont pas commencé à se faire jour. Mais il est clair que certaines contradictions sont difficiles à résoudre. Si, pour une partie du patronat, la priorité est clairement d’alléger les frais de financement des syndicats, il apparaît que pour d’autres (en particulier : grosses entreprises notamment en agroalimentaire, services et santé), pour lesquels les taux d’absentéisme sont supérieurs à la moyenne et souvent compensés par de l’intérim par exemple, les nouvelles modalités d’allocation et de contrôle des chômeurs ne vont pas de soi. L’intérim dans des boîtes où les conditions de travail sont pénibles et les mesures de prévention rarement appliquées, comme les « faux CDI » (CDI courts) ne sont possibles que parce que les salariés calculent leur va-et-vient entre période de travail et chômage de manière raisonnée. Bien qu’elle s’articule avec le dispositif des « CDI de chantier » qui crée une forme de travail intérimaire sans prime de précarité, la réforme de l’Unédic rend ce type de calcul plus complexes et plus incertains.

 

Conclusion

Quelle solution politique pouvons-nous proposer, en tant que communistes ? Il faut déjà nous démarquer clairement des tendances de la bourgeoisie : s’il nous est facile de le faire pour ce qui concerne la mondialisation capitaliste, l’incarnation d’un renouveau keynésien et protectionniste à gauche par la France Insoumise invite à la vigilance. Une relance du capitalisme en crise par l’Etat qui investirait massivement et nous ramènerait au plein-emploi nous paraît non seulement peu souhaitable, mais surtout complètement irréaliste dans l’état actuel du capitalisme. Si une certaine partie des bourgeoisies nationales seraient en faveur d’une protection des aires économiques aux frontières délimitées, tout ceci se ferait en défaveur du prolétariat et ne serait qu’une solution pour les capitalistes afin de se maintenir en place. Le communisme, l’abolition des classes, de la valeur, de la propriété privée des moyens de production, sont nos objectifs.

Cette présentation se veut un rapide panorama de la situation actuelle, des réformes menées par l’Etat en France et leurs objectifs. Si la capacité de mobilisation du secteur public semble bien réelle (que ce soit dans les transports et peut-être dans le secteur de la santé), difficile à dire si cela sera le cas pour le secteur privé, en proie depuis plus longtemps à la précarisation des conditions de travail, aux difficultés à l’accès à l’assurance-chômage et à l’affaiblissement des capacités de lutte. Le mouvement contre la Loi Travail en 2016 et ce qui paraît se dessiner en ce printemps 2018 montrent ces difficultés pour la participation des salariés du privé à un mouvement de contestation de la politique gouvernementale. En partie pour cela, nous avons indiqué l’importance de l’auto-organisation des luttes au sein des comités de mobilisation et de grèves dans le passé, et comme solution dans les combats actuels. Les grèves menées par les salarié.e.s de Carrefour, des travailleurs.ses de la sous-traitance dans l’hôtellerie et le nettoyage, avec le soutien de syndicats, montrent les capacités des luttes actuelles et futures.

 

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Un commentaire (+ ajoutez le votre ?)

  1. Laville
    18 Avr 2018 @ 13:27:36

    Déjà, avant 1995, en 1986, de maniere beaucoup plus avancée, les cheminots avaient non seulement délibérés en Assemblées générales mais avaient constitués leurs comités de grève se fédérant en coordination nationale (hors direction des appareils syndicaux) comme les infirmières peu après. A l’époque les cheminots, après 3 semaine de gréve générale (isolée plus ou moins par les bureaucraties syndicales qui tenaient à séparer le combat des cheminots de l’ensemble de celui de la classe ouvrière) avaient fait plier le gouvernement et la SNCF sur leur projet de « salaire au mérite »

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