Vive la lutte des travailleurs sans-papiers du marché de Rungis

Après les ouvriers turcs en grève sur un chantier de métro, un nouveau mouvement de travailleurs sans-papiers fait (un peu) parler de lui en région parisienne. Depuis le 16 mars, plus d’une centaine de travailleurs sans-papiers, surtout des Maliens et des Sénégalais, occupent le hall de la tour Semmaris. Il s’agit de la société qui gère l’organisation du Marché d’Intérêt National (MIN) de Rungis dont l’État est actionnaire majoritaire. Dans ce marché de vente en gros, des milliers de travailleurs sans-papiers travaillent déjà parfois depuis vingt ans sans jamais avoir été régularisés.
Bien que tout le monde soit en fait au courant de cette situation, aussi bien les employeurs que la Préfecture font mine de le découvrir. En fait, cette situation permet aux employeurs de mettre la pression sur les travailleurs pour les contraindre à des conditions de travail et des horaires impossibles à appliquer à des salarié-e-s régularisé-e-s qui sont encore couvert-e-s par des droits de citoyen-ne-s.
À ce jour, la CGT du 94 et l’Union Syndicale de l’Interim (USI-CGT) qui organisent l’occupation revendiquent la régularisation de 120 grévistes.

Les boîtes d’interim : les négriers modernes

Les bénéficiaires de ce système de privation de droits et de précarisation généralisé ne sont pas seulement les nombreuses entreprises de logistique du MIN où ces travailleurs surexploités en tant que manœuvres, agents d’entretiens, etc. Ce sont aussi les agences d’interim qui les mettent à disposition. Les travailleurs sur place décrivent souvent la pratique de ces agences visant précisément à écarter ceux et celles qui se présentent avec leurs papiers ! Les agences savent en effet que des travailleurs régularisés pourront plus facilement réclamer l’application de leurs droits.

Ces agences sont très nombreuses ; sur le MIN il y en a plusieurs dizaines. Cela rend d’autant plus compliquée la mobilisation des sans-papiers qui se retrouvent dispersés entre, d’une part, une multitude d’employeurs (les agences d’interim) et, d’autre part, un millier d’entreprises différentes sur le MIN.

Des travailleurs indispensables dans la société capitaliste

Malgré leur invisibilité dans la société et dans les médias, ces travailleurs occupent une place centrale sur le marché du travail. La journée, ils travaillent dans cette gigantesque zone industrielle qu’est le MIN, éloignés de Paris et des grandes agglomérations. Le soir, ils rentrent dormir dans des foyers qui demeurent cachés malgré les nombreux problèmes que ces lieux présentent.

Pourtant, ces salarié-e-s travaillent dans l’une des principales plateformes logistiques d’Europe. Ils travaillent presque tous pour des entreprises de l’agroalimentaire. Selon les chiffres publiés par le MIN, ces entreprises permettent de répartir des produits alimentaires issus du monde entier auprès de pas moins de 18 millions de consommateurs en Île-de-France et au-delà.
Loin d’être dans les marges de l’économie et de l’accumulation capitaliste, ces travailleurs sont en fait en son cœur, quoi qu’en disent les différents tenants de la réaction et du racisme qui se disputent lamentablement le pouvoir en cette période électorale.

Des discours xénophobes au service de la classe dominante

Si les agences d’interim font le choix d’écarter les travailleurs réguliers au profit des sans papiers, ce n’est certainement pas parce que ces derniers « volent le travail des Français ». Ce sont bien au contraire les politiques anti-immigrés, la peur de l’expulsion et de l’incarcération en Centre de Rétention Administrative qui empêchent ces travailleurs de revendiquer les mêmes droits que les travailleurs qui ont des papiers. C’est cette privation de droits et cette impossibilité de revendication qui attire les patrons. Historiquement, la dégradation des droits des immigrées a toujours conduit à l’accroissement de la concurrence entre les salarié-e-s et donc aussi à la précarisation des travailleurs reconnus comme « français ». Combien de fois a t-on vu se chantage : « Accepte ces conditions, sinon j’engagerais quelqu’un qui devra les accepter » ?

Ce n’est pas parce qu’ils et elles sont immigré-e-s qu’ils et elles acceptent des salaires et des conditions de travail inférieures à celle des « français-e-s ». C’est parce qu’il existe des lois qui répriment l’immigration et qui la rendent illégale que ces travailleurs se voient contraints d’accepter les conditions du patronat.

La lutte des travailleuses et des travailleurs sans-papiers concernent donc toutes les travailleuses et tous les travailleurs !

Perspectives et limites de la lutte

Les militant-e-s engagé-e-s dans la lutte des classes doivent tirer des leçons de cette grève. En effet, nous sommes souvent confronté-e-s à l’éclatement auprès de multiples employeurs souvent petits ou encore à la sous-traitance. Les militant-e-s syndicalistes ont su aller à la rencontre des travailleurs là où ils étaient : dans les foyers, si possible aussi sur leurs lieux de travail. C’est un travail d’implantation sur le long terme qui est à saluer ici. L’UPC défend depuis longtemps une politique d’implication des organisations de la classe ouvrière dans les combats pour les régularisations.

À Rungis, la régularisation a été promise à l’issu d’une réunion tripartite entre la Préfecture, les représentants des agences d’interim et les grévistes. Cependant, l’occupation se poursuit dans l’attente de la régularisation effective des 120 dossiers. Si cela est à saluer, nous ne pouvons que regretter que la CGT ait d’ores et déjà annoncé qu’elle ne rajouterait pas de dossiers à la liste : « Nous ne sommes pas un point de ralliement de tous les travailleurs du monde, mais de ceux de Rungis qui ont eu le courage et la détermination de se mettre en avant » à déclaré à l’Humanité un responsable syndical sur place.

Pourtant, combien de centaines de travailleurs sans-papiers présents sur le site de Rungis auraient besoin d’un tel point de ralliement ? Combien de ces travailleurs sont isolés dans de toute petites structures au sein desquelles règne une hiérarchie implacable, et qui sont autant de déserts syndicaux ?

Plus largement, nous devons étendre les luttes et favoriser ce type d’initiative à contre-courant de l’offensive idéologique puante des candidats de la réaction à la présidentielle et de la faiblesse de ceux qui se réclament du progrès
social.

C’est pourquoi nous nous opposons toujours fermement à la loi Cazeneuve de 2016 qui se situe dans la tradition xénophobe des mesures sarkozystes, puisque’elle est revenue sur les victoires des grèves de sans-papiers de la fin des années 2000, et qu’elle exige un CDI pour être régularisé et rétablit le délit « d’alias » qui fait porter la responsabilité des faux papiers dans les contrats de travail sur les travailleurs.

Pour la régularisation sans conditions de tous les sans-papiers !

Pour la liberté de circulation et d’installation !

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