Voyage au pays du capitalisme vert

60 646  visiteurs, 93 427 m² de surface d’exposition, 2 206 exposants, 490 conférences etc. Les chiffres donnent une idée des moyens déployés au cours de l’édition 2016 de Pollutec pour faire la  publicité du capitalisme repeint en vert.
 
Pollutec est un salon international qui pose ces valises tout les deux ans à Lyon pour promouvoir le meilleur et le pire des innovations destinées à la protection de l’environnement au sens large. Précision utile, nous ne retrouverons pas ici d’associations écologistes mais principalement des entreprises. Si l’entrée est gratuite pour les visiteurs professionnels, le prix du catalogue du salon (50  euros) et la tenue vestimentaire (costume-cravate de rigueur) annoncent tout de suite que nous sommes ici entre membres des classes possédantes. Il est clair que les ouvriers et ouvrières des boîtes présentes ne sont pas les bienvenu-es. On remarquera de suite la répartition genrée des tâches, des hommes sont chargés de fouiller les sacs dans le cadre de Vigipirate tandis que les femmes font les hôtesses d’accueil aux stands. Les stands justement, ils sont gigantesques et ce sont bien évidemment ceux des plus grandes multinationales qui sont les plus prétentieux : Bouygues, Vinci, Suez, Veolia, Eiffage, Dassault, R.V.I. … L’austérité n’est visiblement pas pour tout le monde.  
Pour ces multinationales, les enjeux sont considérables :
C’est l’occasion de vendre des activités très  profitables, qui permettent d’exploiter une main d’œuvre conséquente  via des emplois précaires, pénibles, peu qualifiés et mal payés mais qui  ont l’ « avantage » d’être non délocalisables. Le travail à la chaîne dans  les centres de tri des déchets est une illustration saisissante de ce type d’exploitation « durable ». Nous sommes là bien loin de la « fin du travail » annoncée par certains. 
L’écologie est aussi un moyen de soigner limage des entreprises. Après avoir pollué, rien de tel que de dépolluer pour continuer à se faire du pognon tout en se vantant d’être une entreprise « citoyenne ». Vinci dispose par exemple d’un stand qui présente les « mesures compensatoires » de restauration de la biodiversité qui accompagnent les grands projets tels que l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. En échange de la destruction d’espaces naturels lors des chantiers, l’entreprise va aménager une roselière ou un corridor biologique à un autre endroit. Ce qui suppose au préalable d’accepter l’hypothèse que des espaces naturels puissent être interchangeables et que leur valeur puisse être évaluée. Autrement dit, les écosystèmes et les espèces se voient réduit à l’état de marchandise sous couvert de préservation de la biodiversité. 
Il s’agit également de promouvoir une relance keynésienne de l’économie régionale à base d’investissements « verts » et « agiles ». Comme le suggère l’une des conférences, le modèle à suivre est celui de la « troisième révolution industrielle » favorisant l’économie circulaire ou la transition énergétique, s’appuyant sur les  nanomatériaux ou les big data, s’alimentant en biogaz et en livrets d’épargne éthiques. Ceci en toute sécurité grâce aux  normes ISO et aux systèmes de management environnemental indispensables pour faire partie du monde merveilleux des « clean tech ». Le mot « révolution » est ici bien malvenu puisqu’il ne s’agit pas de transformer le mode de production actuel et encore moins d’un renversement des rapports sociaux. Cette pseudo « révolution » consiste au mieux à limiter les dégâts causés par le capitalisme (« éviter, réduire, compenser ») et au pire à les faire accepter par les populations. 
Pour que ces investissements « verts » profitent aux capitalistes « français », il est nécessaire pour eux de garder un temps d’avance sur le marché de l’environnement par rapport aux autres économies et notamment celles des pays dit émergents. La grande crainte relayée par tout les acteurs du secteur est de se faire doubler par de nouvelles entreprises « étrangères » comme ce fut le cas avec la production massive de panneaux solaires venant de Chine. Une conférence s’intitule par exemple « le recyclage de la ferraille en péril : la menace est-elle uniquement chinoise ? »
  
Un objectif primordial pour les entreprises capitalistes est de continuer à monétariser et à marchandiser des ressources qui échappaient jusqu’ici à la main mise du marché. En clair, privatiser des biens qui étaient historiquement des biens communs. La privatisation de l‘eau  fut l’objet de nombreuses luttes en Amérique du Sud il y a quelques années. Le réchauffement du climat est lui aussi sensé être régulé par une main invisible via les quotas d’émissions de carbone échangés entre entreprises. La biodiversité est devenue également un bien marchand, avec les mesures compensatoires comme nous l’avons vu plus haut, mais aussi avec les brevets sur le vivant pour l’industrie agro-alimentaire ou pharmaceutique.   
A noter, la présence à Pollutec de quelques stands institutionnels comme ceux de l’ADEME, de la métropole ou de la région, à la recherche dePartenariats Publics Privés ou de mécénats. Une vitrine aussi pour vendre les territoires locaux  (pôle de compétitivité « Axelera », « appel des 30 pour redynamiser la Vallée de la chimie » etc). La mode est particulièrement aux « smart cities« , villes connectées réservées aux classes bourgeoises qui auront les moyens de se doter des derniers joujous numériques et dans le même temps formidables outils de flicage à grande échelle (« Lyon, laboratoire d’innovations pour une ville durable »). D’un côté, les pouvoirs publics subventionnent les représentants d’un retour à un ordre moral passéiste « sain » et « naturel » (Colibri, chasseurs etc.), de l’autre ils soutiennent activement les profiteurs cupides du développement durable version high tech et nucléarisé.Soit un savant mélange de culpabilisation, de manipulation et de fuite en avant dans un système économique qui nous mène dans une impasse. 
Epanouissement personnel, accompagnement au changement, faire du running et manger local, protéger son capital santé, valider son titre de transport dans le bus…  autant d’injonctions individualistes destinées à produire des citoyens performants au travail, de bons consommateurs et à nous faire avaler une soit-disante convergence d’intérêt avec le capitalisme vert. 
Ne tombons pas dans le piège. Si nous sommes convaincus de l’importance vitale de préserver l’environnement, nous sommes aussi convaincus que les réponses à cette nécessité doivent être collectives et tournées vers un autre futur. La lutte des classes reste le seul remède face à l’exploitation des travailleurs et des travailleuses, tout comme l’internationalisme prolétarien face au repli sur soi identitaire et au protectionnisme. Détruire et dépasser le capitalisme est plus que jamais la seule perspective crédible qui nous permettra de produire en fonction de l’utilité sociale et ainsi cesser le gaspillage de masse et les besoins créés de toutes pièces pour assouvir ce monde fondé sur l’argent. Bref, il est grand temps de leur montrer ce qu’est réellement une « révolution ». 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.