Patriarcat en milieu militant : limites et perspectives pour une gestion collective

Un ex-militant de l’Union Pour le Communisme a commis plusieurs viols et agressions à caractère sexuel ces dernières années. Il a récemment porté ces actes à notre connaissance en précisant qu’il cessait en conséquence toute activité politique.

Toutes les personnes qui le souhaitent sont invitées à prendre contact avec nous sur ce point. Nous nous tenons également à disposition de toute personne concernée et qui aurait besoin d’un soutien moral, matériel et juridique.

Les difficultés – nombreuses – que nous avons rencontré dans la gestion de ce cas spécifique, nous ont amené à entamer une réflexion collective autour de deux axes:

Pourquoi et comment les viols et les agressions sexuelles sont-ils habituellement passés sous silence dans les milieux militants ? Comment nos activités peuvent-elles se poursuivre pendant des années, comme si de rien n’était ? En quoi consiste une prise en charge collective de cette situation dans une organisation comme la nôtre ?

Cette réflexion nous semble aujourd’hui indispensable pour renverser les rapports de dominations opérants dans la société comme dans nos organisations et faire avancer les pratiques féministes au sein d’un milieu bien loin d’être préservé des comportements sexistes.

Si notre réflexion est encore lacunaire, c’est aussi que nous pensons que le patriarcat ne pourra s’abolir que dans un renversement radical de la société. Aussi, nous sommes conscients des limites de notre action, notamment s’agissant des solutions à apporter dans le cas précis auquel nous avons été confronté.

1 Briser le silence, dépasser l’affinitaire

La plupart du temps, les viols se produisent au sein même de l’entourage. Dans nombre d’affaires d’agressions sexuelles, les victimes sont confrontées au silence de leurs proches, d’autant plus si ceux-ci connaissent l’agresseur. Aussi, le processus de silenciation est à la fois un désaveu de la victime – désaveu, négation, minimisation qu’elle rencontrera aussi et surtout de la part de la police et de la justice processus qui protége l’agresseur. Il s’agit de ne pas briser le groupe d’amis, l’organisation politique, la famille en rendant public une affaire d’agression sexuelle. Cette lâcheté est en réalité une double peine pour la personne agressée, qui finit bien souvent par s’auto-exclure du groupe dans lequel son agresseur peut continuer à évoluer. On l’a renvoi ainsi à la sphère privée, à l’intime, préjugeant déjà que les rapports entre individus n’aurait rien à faire dans la sphère publique. C’est ce postulat qu’il s’agit aujourd’hui de faire voler en éclat.

Les agressions ont été relaté par écrit par l’agresseur lui-même à plusieurs camarades d’Union Pour le Communisme. Cinq jours se sont écoulés avant qu’une réponse collective soit proposée. Ce silence  coupable révèle à notre sens une des caractéristiques de ce genre de  situation: ces aveux ont renvoyé chacun des destinataires du courriel à la sphère privée, à celle de l’intime et c’est donc dans le cadre informel et amical que les discussions ont d’abord eu lieu alors même qu’il y avait urgence à se saisir collectivement de la question.

L’affinitaire peut ainsi devenir l’un des facteurs expliquant en partie le manque de réactivité et le silence face à des agressions inacceptables par crainte de déstructurer l’organisation politique.

Or, en tant qu’organisation politique, nous avons justement la prétention de prendre en charge ce type de situations, précisément parce que nous voulons transformer les rapports sociaux de genre.

2 Le privé est politique

Les rapports de domination existants dans le couple, mais aussi entre amis et camarades sont une question qui ne doit pas rester dans le cadre privé, c’est au contraire une question politique. Celle ci impose de penser la difficile distinction entre ce qui serait en soi privé et ce qui serait en soi public. Cette distinction a une histoire et elle évolue au fil du temps et des luttes féministes.

La visibilisation du viol est le résultat de ces longues luttes. Le « privé » et le «public » ne sont pas des catégories fixes, c’est une délimitation artificielle qui évolue. On ne peut donc pas d’emblée définir ce qui est « privé » et ce qui est « public », ce sont des situations comme celle-ci qui font bouger les lignes. Il semble aujourd’hui normal pour une grande partie de la population que les « enfants battus » ne soit pas une question traitée uniquement dans la sphère familiale. Il devrait en être de même avec les viols et les agressions sexuelles.

En traitant le privé politiquement, il ne s’agit pas de révéler tout ce qui se passe dans l’intimité entre les personnes militantes d’une organisation et encore moins d’instituer une surveillance orwellienne entre camarades. Prendre la mesure des blocages qui peuvent se faire jour reste nécessaire afin de pouvoir débattre collectivement de ces actes.

3 Prendre conscience des limites de nos luttes contre la violence masculine et l’appropriation sexuelle des femmes par les hommes

Au-delà de l’aspect affinitaire, la plupart des groupes sont caractérisé par le même silence concernant le viol. C’est un fait structurel qui ne peut pas être réduit à une seule personne.Les instances de régulation par la loi ne suffisent pas, elles font même trop souvent empirer les choses vu la généralisation du sexisme dans l’appareil répressif d’État. En tant que communistes nous devrions être capable de prendre en charge une telle situation.

Il est indispensable d’apporter des réponses à deux niveaux :

– la situation individuelle : comment aider la victime ? comment agir vis-à-vis de l’agresseur ? comment briser les réflexes de « solidarité masculine » ?

– l’analyse politique : comment lutter contre la misogynie et le patriarcat notamment dans les milieux militants ?

La difficulté est de disposer des moyens et des outils adéquats pour apporter des réponses à la fois spécifiques à chaque cas et pertinentes politiquement. Nous devons dénoncer et agir plus efficacement que la justice bourgeoise mais sans recourir au monopole de la violence étatique. Par exemple, comment protéger les victimes malgré le fait que cette nécessité suppose des moyens et des actions à une échelle plus étendue que celle d’une organisation politique ?

Prendre en compte la réalité de la domination masculine, c’est aussi prendre acte des blocages qu’elle produit et de sa reproduction dans les rapports entre militants et militantes. Aucune gestion alternative de la sexualité ne permettra de dépasser les contradictions de genre dans la situation actuelle. Toutefois il est nécessaire de réfléchir aux relations amoureuses comme des instances de rapports de forces, au sein desquels il n’existe pas d’égalité entre les participants. Ce constat nous semble d’autant plus pertinent dans le cadre d’un milieu militant qui se cache bien souvent derrière des injonctions à la liberté individuelle en matière de sexe et d’amour. Injonctions où les femmes doivent alors accepter les comportements les plus sexistes sans quoi elles sont accusées de ne pas être assez « libérées ». Une gestion alternative de notre vie amoureuse – tout comme le projet d’une gestion alternative du capital – qui donnerait l’illusion de ne pas reproduire les rapports d’exploitation et de domination serait un dangereux faux-fuyant

4. Que faire ? :

Face à ce constat, deux perspectives d’actions se dégagent de notre point de vue:

– la nécessité de bénéficier d’un partage d’expérience avec d’autres collectifs, groupes, partis ou organisations politiques de notre classe confrontées à une situation similaire. Des idées et des pratiques peuvent être échangées et discutées collectivement tandis que d’autres sont encore à inventer.

-l’impératif de se saisir des questions liées à la sexualité actuellement plus ou moins absentes de notre activité politique, y compris en groupe non-mixte.

Une véritable libération de nos vies amoureuses et sexuelles n ‘est pas possible dans la société hétéro-patriarcale capitaliste. Tant que celle ci ne sera pas renversée nous continuerons à nous battre, à nous organiser en mixité ou non pour défendre le droit de à disposer de nos corps dans tous les sens du terme.

Au delà du présent texte, et de la situation spécifique qui en est à l’origine, une réflexion régulière sur ces questions s’avère indispensable à l’avenir.

L’enjeu pour l’Union Pour le Communisme n’est pas d’avancer des positions de principe, nous ne souhaitons pas prouver une vaine pureté de nos camarades ou de l’organisation. Au contraire, nous voulons insister ici sur les difficultés que nous rencontrons en espérant pouvoir mieux réagir à l’avenir.

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