« Pétrole contre nourriture » : le vrai visage de la politique étrangère française

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Le verdict du procès en appel « pétrole contre nourriture » va être rendu le 26 février prochain. Cette affaire de corruption est une illustration particulièrement révélatrice de l’impérialisme de l’État français sous sa forme la plus caricaturale et la plus agressive.
Même si le procureur a requis 750 000 euros d’amende contre les accusés, nous ne nous faisons pas beaucoup d’illusion sur la décision que la justice de classe va rendre. Toutefois, il nous semble intéressant de revenir sur cette affaire à l’heure où Total tente de reprendre pieds sur le territoire irakien.

Total1 se vante d’être présente en Irak depuis les années 1920 avec l’exploitation de puits de pétrole à Kirkouk, soit dès les premières années d’existence de cet État crée de toutes pièces par le colonialisme. Mais, au cours des dernières décennies, l’Irak a subi une instabilité chronique qui a fortement nuit aux affaires de la multinationale : les deux « guerres du Golfe » et la chute de Saddam Hussein, la multiplication des attentats, les massacres de Daesh etc. Aujourd’hui, l’exploitation des ressources naturelles du pays profite avant tout aux entreprises US, Russes et Chinoises. Ceci dit, Total essaye depuis quelques années de reprendre du terrain en Irak. Elle pilote des explorations de nouveaux gisements (Baranan, Safen), participe à des explorations avec d’autres entreprises (Harir, Taza) et surtout elle projette de construire un important complexe pétro-chimique à Bassora pour produire de l’éthane et du GPL. Non sans mal, les dirigeants de Total ayant des difficultés à faire oublier le soutien passé de la multinationale et de l’État français au sanguinaire régime de Saddam. D’autre part, le gouvernement central Irakien apprécie peu que l’entreprise fasse du business en direct avec le gouvernement régional du Kurdistan d’Irak.

Mais il est évident que la multinationale ne va pas lâcher l’affaire :

  • les entreprises pétrolières cherchent à compenser par un accroissement de leur production la baisse du prix pétrole et la quasi-impossibilité d’exploiter les gisements syriens
  • l’Irak détient une position géo-stratégique particulièrement intéressante, surtout avec l’ouverture annoncée du marché iranien voisin
  • l’Arabie Saoudite et d’autres États « pétroliers » se lancent dans la construction de raffineries au plus près des gisements, cette concurrence représenterait une « menace » pour la survie de l’industrie « française » de la pétro-chimie
  • le marché de la re-construction de l’Irak est un débouché dont les entreprises et l’État français souhaitent bien profiter.

Total, fer de lance de l’impérialisme de l’État français :

Total en quelques chiffres :
1ère entreprise française par son chiffre d’affaire
5ème entreprise européenne
25ème entreprise mondiale
Plus de 900 filiales à travers le monde.

La société Elf fut l’exemple classique du capitalisme monopolistique industriel et financier « made in France », aussi bien via sa banque que via ses activités pétrolières. Elle fut mêlée à de nombreux scandales à répétition liées à la politique impérialiste de la France, notamment sous De Gaulle avec le financement du SAC de Pasqua. Surtout, elle fut la pierre angulaire de la françafrique, cette politique de l’Etat Français visant à poursuivre la colonisation par d’autres formes (à commencer par le soutien à des régimes génocidaires).

La privatisation et la fusion entre « Elf aquitaine » et Total, tout comme l’alternance politique, n’ont pas fait disparaître ses liens incestueux avec l’État français2. L’État n’est plus propriétaire de l’entreprise. Mais il met sa politique étrangère (et surtout son « monopole de la violence ») au service de la multinationale, ce fut le cas par exemple très récemment avec la visite du chef d’Etat de l’Iran auprès de F. Hollande3. Il en est d’ailleurs de même au niveau national, nous avons ainsi vu la répression policière s’abattre sur les grévistes qui bloquaient les raffineries lors du mouvement contre les retraites en 2010.

L’Etat français a soutenu sans réserve Saddam lors de la guerre contre l’Iran, avant de rejoindre la coalition internationale pour la 1ère guerre du golfe. Il a ensuite ménagé l’impérialisme américain tout en continuant à soutenir Saddam, allant même jusqu’à s’opposer publiquement à la seconde guerre du golfe. Avant de finir par un alignement sur la politique de l’impérialisme américain qui a été consacré en 2007 par le retour de la France dans le giron de l’OTAN. Ces revirements sont le reflet d’arbitrages difficiles entre la défense des intérêts économiques des entreprises françaises dans la région et les impératifs liés au jeu d’alliances et de concurrences géostratégiques à l’échelle internationale. Au final, c’est toujours la population irakienne qui subit les bombardements, la répression dictatoriale ou le terrorisme. A ce titre, le scandale « pétrole contre nourriture » mérite quelques explications en tant qu’exemple révélateur de la pratique impérialiste de la France dans ce pays.

« Pétrole contre nourriture » :

On se souvient de la 1ère guerre du golfe. Lorsque Saddam Hussein s’en est pris aux intérêts impérialistes au Koweit, la coalition internationale est intervenue en 1991 avec la participation entre autres de l’État français. Mais malgré sa victoire écrasante, la coalition n’a pas jugé bon de se débarrasser de Saddam laissant la population se faire massacrer par le dictateur au Kurdistan (sans doute que Saddam était à ses yeux encore préférable aux révolutionnaires)4. Elle a plutôt décidé de mettre en place contre l’Irak un embargo qui a permis au « puissances » internationales de contrôler le commerce vers ce pays tout en affamant sa population. « Pétrole contre nourriture » était un programme de l’ONU entre 1996 et 2003 consistant à échanger des hydrocarbures contre des produits de premières nécessités. Le but « officiel » était de soulager la population d’Irak victime de l’embargo. En douze ans, ce blocus économique fut en effet la cause du décès d’environ un million d’Irakiens, dont la moitié étaient des enfants de moins de cinq ans. Le programme « pétrole contre nourriture » a été détourné en faveur de Saddam et de son régime, avec la complicité des entreprises occidentales qui lui ont versé des « dessous de table » pour pouvoir acquérir du pétrole à bas prix. Quant à la population, elle n’a pas vu la couleur de la « nourriture » ou alors celle-ci étaient bien souvent « périmée ». Total, et son (non)regretté président C. De Margerie, n’est pas la seule à être inculpée pour ce scandale. Ont également été cité devant le tribunal Renault, Peugeot ou encore des fonctionnaires, des diplomates et des hommes politiques comme le (non)regretté C. Pasqua. Aujourd’hui, l’État Irakien demande 10 milliards de dédommagement pour cette affaire.

Le soutien apporté à Saddam par l’État français a servi à créer les conditions optimales au pillage des ressources de ce pays de la périphérie. Et ceci pour le grand bénéfice de sociétés telles que Total. Mais quand les dégueulasseries sont un peu trop voyantes, l’entreprise n’hésite pas à renvoyer l’État à ses responsabilités et à mordre la main de celui qui la protège comme lors du 2ème procès « pétrole contre nourriture » :

« Premier défenseur à plaider, Me Rémy Douarre a fustigé un «naufrage judiciaire», taxant le parquet «d’acharnement». «L’État français a encouragé ces entreprises à aller prendre des marchés en Irak, on a laissé faire, on a couvert», a-t-il lancé, dénonçant le procès comme «une escroquerie intellectuelle et juridique». «Vous n’avez pas la compétence pour juger les décisions d’un État souverain», a-t-il dit aux juges. »5

En résumé, non seulement l’État est une « bande d’hommes en armes » au service des intérêts capitalistes mais, en plus, c’est lui qui doit porter le chapeau lorsque ceux-ci n’hésitent pas à contribuer à des pratiques meurtrières de grande ampleur.

La solidarité internationale, la seule réponse pertinente pour lutter contre la poursuite des exactions de Total et de l’État français :

Sur le plan théorique, la dénonciation morale des scandales de ce type est bien insuffisante. Il importe également de rappeler que la corruption n’est que l’un des symptômes de l’impérialisme, qui est lui-même un développement du système économique capitaliste que nous devons combattre avec toutes nos forces et toute notre énergie.

Sur le plan pratique, soutenir tel ou tel dictateur, tel ou tel Etat impérialiste, sous prétexte qu’il est opposé à un autre impérialisme est une position campiste qui consiste à faire le jeu d’une bourgeoisie nationale contre une autre. S’il peut sembler utile de mettre l’accent sur les contradictions entre les différents impérialismes, ne perdons pas de vue que seul le prolétariat a un intérêt matériel à mettre fin à l’exploitation sous toutes ses formes. Alors que les travailleurs de l’industrie pétrochimique irakienne ont mené des luttes exemplaires ces dernières années et ces derniers mois, notamment sous l’impulsion de la fédération des « conseils ouvriers et syndicats en Irak », il importe donc avant tout pour nous d’être solidaire des ouvriers de Total qui luttent actuellement en Irak comme en France.

1 Plus précisément son ancêtre, la Compagnie Française des Pétroles

2 Ni les pratiques scandaleuses à l’image du travail forcé en Birmanie, de la marée noire de l’Erika, d’AZF, de la corruption en Lybie ou des arrangements pour ne pas payer d’impôts en France et autres magouilles.

4 Voir la brochure édité par l’association table Rase : http://www.neverwalkalone.info/brochure-muayad-ahmed-linsurection-1991-au-kurdistan-dirak/

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