De Ferguson à Tel Aviv, des luttes contre la racialisation

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Les émeutes de prolétaires Afro-américains ou d’origine africaine qui se soulèvent contre les violences policières ont fortement marqué la période allant du mois d’août 2014 à aujourd’hui. Quelles sont les pratiques de ces luttes ? Qui y prend part ? Qu’est-ce qui les provoque ? Où nous amènent-elles ?

Ferguson, Baltimore, Tel Aviv : récit des luttes

Ferguson

Le 9 août l’an dernier dans la ville de Ferguson, dans le comté du St. Louis dans le Missouri états-unien, le jeune Michael Brown et son ami, tous deux noirs de peau, remontent la rue où habite Michael. Un policier, de peau blanche comme la plupart des policiers américains, se confronte à eux et en un rien de temps Michael et le policier s’effarouchent. Le policier tire quelque coups, et Michael Brown n’en sortira pas vivant. Mais ce qui reste de lui sera laissé comme ça, sur l’asphalte, pendant plus de quatre heures. Le 10 août, quelques habitants de Ferguson non satisfaits d’une simple veillée funèbre manifestent leur rage en brisant des vitres de voiture et en pillant les magasins des environs. Par la suite, deux témoins de la mort de Michael Brown diront que ce dernier avait les mains en l’air au moment où le policier s’est approché pour lui tirer dessus à plusieurs reprises. Les jours qui suivent sont émeutières. Une grande partie des manifestants se livrent, outre les manifestations et les rassemblements, à l’incendie volontaire, à la confrontation avec la police et au pillage, au point que le 14 août, la police de la route de Missouri doit prendre le relai pour tenter de calmer les habitants de Ferguson et, en dernier recours, les gardes nationales sont appelées par le gouverneur Nixon pour que leurs véhicules blindées et leurs hélicoptères viennent compléter un arsenal déjà conséquent. Les manifestations n’ont pas cessé pour autant. Elles culminent le 10 octobre, quand des milliers de manifestants se rendent dans le comté de St. Louis pour une marche contre cette police qui tue et pour pouvoir mieux coordonner leurs luttes dans le futur. Le 17 novembre, le jury d’accusation américain doit annoncer sa décision quant au policier qui a tué Michael Brown : va-t-on le punir ou le relaxer ? Tout le monde attend avec impatience un verdict devenu symbole de la situation des Afro-américains aux États-Unis… Sauf le gouverneur Nixon, qui semble connaître le système pénal et carcéral américain au point de savoir d’avance qu’il n’y a pas grand-chose à en attendre. Heureusement, alors, que seul un appel téléphonique le sépare de ses amis les gardes nationales qui réinvestissent les rues de Ferguson avant même que la décision ne soit annoncée. De toute façon, le 25 novembre, le policier n’est inculpé en rien, et les manifestations, les émeutes, les blocages et les flash mobs reprennent de vive allure, de Ferguson à New York en passant par Los Angeles et Oakland.

Baltimore

De telles mises à mort de jeunes Afro-américains font partie de la vie quotidienne aux États-Unis et sont, la plupart du temps, oubliés par les politiciens, les juges, les journalistes. Mais les émeutes et les manifestations contre le meurtre de Michael Brown semblent avoir initié une nouvelle dynamique, comme les événements de Baltimore vont le montrer. Le 12 avril 2015 à Baltimore dans le Maryland états-unien, le jeune Freddie Gray est arrêté par la police locale, sous prétexte qu’il serait en possession illégale d’un poignard. Et hop, les agents de l’ordre l’embarquent dans leur véhicule. Une semaine plus tard, Freddie Gray pousse son dernier soupir dans un lit d’hôpital à Baltimore ; selon les médecins, sa mort est due à des lésions au niveau de la colonne vertébrale. Qu’a-t-il bien pu se passer entre l’entrée de Freddie Gray dans la voiture des policiers et son arrivée au centre de traumatologie environ une heure plus tard ? Hé bien, une enquête médicale atteste que les lésions lui ont été infligées dans le véhicule des policiers. Et ça, même le système pénal américain ne peut l’ignorer. Le Procureur général de la ville de Baltimore porte alors des charges contre six des agents présents lors de la mort de Gray. Le chauffeur du véhicule est accusé de meurtre au deuxième degré, tandis que les autres agents sont accusés d’une série de crimes allant du meurtre à l’arrestation illégale. Il s’avérera, soit dit en passant, que la prétendue raison d’arrêter Freddie Gray n’était justement qu’un prétexte ; le port du poignard n’était illégal en rien, et surtout, les policiers ont arrêté Gray avant d’être au courant du port de son arme – c’est-à-dire sans la moindre raison… À moins de considérer le plaisir pris à ruer un corps sans défense de coups et de secousses comme une raison suffisante d’embarquer quelqu’un dans son véhicule : ainsi va le monopole de la violence. Dès le 18 avril, non satisfaits par cette caution du droit bourgeois, les habitants et habitantes de Baltimore se sont rassemblés par centaines devant le commissariat de l’ouest de la ville. Tout comme à Ferguson, une grande partie des manifestants semblaient ne jamais dormir. Pendant six nuits consécutives, ils n’ont cessé de commémorer les victimes et de se confronter à la police. Le 27 avril, jour de l’enterrement de Freddie Gray, fut sans doute le plus violent : des agents de police furent attaqués par des lycéens et quelques-uns de leurs véhicules abîmés.

Tel Aviv

Quelques jours plus tard, cette dynamique de reconnaissance, de publicité et de lutte contre les assassinats de la police, qui avait été initiée à Ferguson puis renforcée à Baltimore, s’est propagée jusqu’au Moyen-Orient. Car, même si une écrasante majorité des gauches (pro-israéliennes et « antisionistes ») s’obstine à inventer une panoplie de prétextes, les uns plus effrayants que les autres, pour ne pas analyser Israël comme une société de classes, genrée et racialisée, les premiers jours du mois de mai 2015 nous ont montré, encore une fois, que c’est bien dans ces termes qu’il faut voir les choses. Après qu’ait été rendue publique une vidéo où un jeune soldat d’origine éthiopienne se fait tabasser par deux policiers non loin de Tel Aviv, un millier de personnes sont descendues dans les rues de Jérusalem pour faire comprendre aux autorités qu’ils ne resteront pas passifs devant de telles aberrations. Après-coup, des fonctionnaires ont avoué qu’ils ont eu bien peur au moment où la marche s’est réorientée direction sièges du gouvernement… Malgré les canons à eau et tout le gaz lacrymogène, les manifestants ont fait face à la police pendant de longues heures. À la fin de cette même semaine, c’était au tour de 3 000 personnes d’origine éthiopienne, ou simplement solidaires avec ces personnes, d’investir les rues de Tel Aviv pour montrer qu’ils ne laisseront pas l’un des leurs se faire traiter de la sorte. Pendant des heures et encore des heures, les manifestations n’ont pas cessé, bien que la répression, ici aussi, fut énorme.

C’est ainsi qu’on peut parler d’une vague de luttes allant de Ferguson à Tel Aviv. Ces émeutes et manifestations se ressemblent et s’influencent. La police est leur cible principale en ce qu’elle révèle par sa force brute que la vie des personnes à la peau noire  a, dans l’ordre existant, moins de valeur que les autres  Cette vague de luttes exprime donc une communauté de situation qui dépasse les frontières.

La tendance du capital à produire des populations excédentaires

En se penchant sur la communauté de situation de ceux qui prennent part à ces luttes, on constate d’abord que les Afro-américains et les populations d’origine africaine dont il s’agit sont pour la plupart infiniment plus touchés par le chômage que les autres citoyens  aux yeux de la société. Or, le fait du chômage est tout sauf une réalité naturelle ; il est à expliquer.

La contradiction du capital

Dans le premier livre du Capital, Marx montre comment l’accumulation capitaliste, tout en faisant grossir le capital social, réduit, sur le court comme sur le long terme, la taille des capitaux investis en force de travail (capital variable) par rapport à celle des capitaux investis en moyens de production (capital constant). Cette réduction de la proportion du capital variable conduit à son tour à une plus faible demande de travail, et donc à ce qu’une partie de la population est rendue superflue à la production capitaliste. Ceci vient de ce que l’accumulation du capital, qui vise la plus-value, c’est-à-dire l’accroissement de la part du travail fait gratuitement pour le capitaliste (surtravail) par rapport à celle qui correspond à ce dont le travailleur a besoin pour satisfaire ses besoins élémentaires et moraux (travail nécessaire). Or, dans les faits, les capitalistes ne peuvent faire augmenter la part du surtravail par rapport au travail nécessaire qu’en réduisant le nombre de travailleurs utilisés. En effet, cette augmentation de la part du surtravail implique une exploitation plus intense, qui joue non pas sur la longueur de la journée du travail ou sur le nombre de travailleurs employés, mais sur l’augmentation de la productivité, notamment par l’introduction de machines et de nouvelles technologies.

Les implications sociales de cette contradiction

C’est là la source de ce qu’une si grande partie de la population mondiale se trouve aujourd’hui exclue du travail salarié. Le capital est une contradiction réelle, dans la mesure où il doit saper sa propre base (le travail) pour atteindre sa fin (la plus-value), ce qui entre en contradiction avec le fait qu’il est dépendant du travail pour atteindre cette fin. C’est justement aux États-Unis que la soi-disante « désindustrialisation », la réduction de la part du secteur de la manufacture dans la production, a commencé en douceur avant de chuter brutalement dans les années 1980. Le secteur tertiaire n’ayant pas pu remplacer la manufacture comme base d’une accumulation toujours renouvelée, les PIB de tous les pays occidentaux ont crû de plus en plus lentement ces 40 dernières années (seule exception : les États-Unis à la fin des années 1990) et les salaires réels stagnent.

Ainsi vivent les prolétaires de Ferguson, de Baltimore et de Tel Aviv : en dehors du salaire, et donc en dehors des circuits légaux et réglés de la vie dans cette société.

Cette tendance comporte, historiquement, une dimension raciale

Mais la contradiction inhérente au capital, qui produit des populations excédentaires, n’est pas une sorte de réalité purement économique, ou seulement une question de classe. La tendance du capital qui consiste à rendre ceux qui sont dépendants d’un salaire superflus à la production capitaliste touche certaines populations plus que d’autres.

Les « noirs » sont les plus exposés à cette tendance

Pour s’en convaincre, il suffit de regarder la trajectoire de l’emploi manufacturier à St. Louis, où ont pris place les émeutes et manifestations de Ferguson. Dans les années 1930, cette ville était toujours un foyer manufacturier important, mais la Grande Dépression va lui faire perdre la moitié de sa production manufacturière. Parler de ce qui s’en suit uniquement en termes de chômage occulte un aspect important de l’histoire. Il ne suffit pas de dire que 30% de la population se trouve alors au chômage ; il faut ajouter que le chômage des « noirs » a alors atteint 80%. Le chômage n’est donc pas une donnée statistique neutre : il est coloré. Et l’intensification de la production manufacturière dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale n’y a pas remédié, précisément parce qu’elle était si dépendante de la guerre. Bien que la production manufacturière fut maintenue dans la ville jusque dans les années 1970, la désindustrialisation avait déjà expulsé une grande partie des habitants du centre vers les périphéries. Et quand, à partir du milieu des années 1970, plus de 40 000 Éthiopiens migrèrent d’Afrique pour s’établir en Israël, ils atterrirent justement dans une société en pleine désindustrialisation. Leur absence de ressources symboliques et matérielles, ainsi que l’attitude paternaliste et discriminante des institutions d’État explique pourquoi, aujourd’hui encore, près de la moitié des familles éthiopiennes en Israël ont les salaires indirects pour seul revenu, tandis que la minorité qui a la chance d’avoir un emploi travaille dans les secteurs les moins qualifiés de la manufacture ou du bâtiment.

Les raisons de cette exposition

Pourquoi les Afro-américains et les Africains sont-ils si violemment touchés par le chômage et le paupérisme ? D’abord, il faut voir les choses dans la continuité avec l’histoire de l’esclavage aux États-Unis. Le comté de St. Louis devint justement un centre majeur pour la vente et l’achat d’esclaves dès les années 1840. 5% de la population de la ville était alors afro-américaine, dont deux tiers esclaves. L’État de Missouri, après la Guerre Civile, mit fin à l’esclavage dans sa nouvelle constitution, mais dans les faits, ceci n’a pas effacé la ségrégation. En 1915, après un suffrage dans l’État, une loi locale interdisait toute personne de s’installer dans un quartier si plus de 75% de la population y était d’une « race » différente de la sienne. Après qu’un jugement du tribunal ait permis l’abrogation de la loi, la Chambre immobilière de St. Louis a pris le relais en encourageant la formation d’associations de quartier dont les membres signaient des pactes interdisant la vente de leurs maisons à des non-blancs. Le cas d’Israël est différent mais, depuis les années 1970, la situation sociale de la plupart des Éthiopiens tend à les rassembler dans les mêmes quartiers de logements publics à loyers accessibles, où leurs réseaux d’entraide peuvent s’établir. C’est dire à quel point le racisme s’ancre dans des institutions bien réelles : politiques municipales, propriété immobilière, distinction sociale, etc. C’est ainsi que des ententes autour des impôts permettent, encore aujourd’hui, à une équipe de football américain de St. Louis de détourner des millions de dollars destinés à l’éducation publique vers la construction spectaculaire de leur nouveau stade. Même si la trajectoire des Éthiopiens en Israël n’est pas tout à fait la même, il est certain que leur arrivée tardive dans une société capitaliste en crise ne leur a pas proposé de moyens d’améliorer leur vie sur le long terme. L’État les gère comme une population secondaire dont la seule fonction est d’occuper les segments les plus précaires et les moins payés du marché du travail.

Nous disions que la tendance du capital qui rend une partie croissante de la population superflue à la production capitaliste touche certaines populations plus que d’autres. C’est que les populations d’un territoire donné ne sont pas une entité neutre et homogène. Aux États-Unis, en l’occurrence, les Afro-américains, en tant que descendants d’esclaves, sont du « mauvais côté » de l’institution de l’héritage : ils héritent de la pauvreté. Moins susceptibles d’avoir une formation ou d’être solidement intégrés dans un secteur particulier, ceci les rend plus fragiles que d’autres sur le marché du travail. Du point de vue non seulement des capitalistes, mais aussi de l’État et des municipalités, les populations afro-américaines ne valent tout simplement pas un quelconque investissement. Ils sont structurellement considérés comme une population inférieure.

Comment cette tendance est constamment reproduite de nos jours

Les Afro-américains des États-Unis et les africains d’Israël sont donc à la pointe extrême de la tendance générale du capital à produire des populations superflues, et ce parce qu’ils sont, historiquement, les plus démunis de ces sociétés. Mais qu’en est-il aujourd’hui ? Comment ces populations sont-elles maintenues dans la position qui est la leur ?

La police

Les  populations rendues superflues à la production capitaliste doivent bien être intégrées à la société d’une manière ou d’une autre, sans quoi la société bourgeoise entrerait dans une contradiction trop flagrante avec son propre contrat social : celui du citoyen libre, propriétaire de lui-même et de ses biens. Or, dans la mesure où le régime d’accumulation actuel ne propose pas de solutions économiques à la paupérisation, cette intégration ne peut que se faire en criminalisant ces populations sur un plan idéologique, et en les punissant et les enfermant sur un plan pratique. Les noirs des États-Unis sont ainsi les plus exposés à la violence policière, comme un article du Baltimore Sun de 2014 le constatait déjà en décrivant comment, aux yeux de la police, un adolescent de 15 ans, une femme enceinte de 26 ans et une grand-mère de 87 ans méritent apparemment toutes et tous d’être bourrés de coups parce qu’ils ont la peau noire. De plus, les réformes récentes des municipalités américaines de St. Louis ont, dans le cas de Ferguson, signifié une restriction conséquente de leur budget. Dans ce désert économique et institutionnel, les gouvernements municipaux tendent à puiser leurs financements dans la pénalisation des habitants. Ce sont alors les prolétaires à salaires peu élevés qui payent le plus de frais et d’amendes. Aussi bien à Ferguson qu’à Baltimore, la priorité des flics est la même : il ne s’agit pas de protéger les soi-disants droits universels des citoyens mais de maximiser les revenus des municipalités en distribuant le plus d’amendes possible, avant tout aux noirs que l’on croise dans la rue, prétextant des ports d’arme illégaux imaginés (comme dans le cas de Freddie Gray) ou la vente de cigarettes non déclarée. Les flics descendent de leur voiture, multiplient les amendes par six ou par quatorze, et hop, c’est reparti. C’est une véritable redistribution du bas vers le haut, où l’on vise sciemment les personnes qui, à cause de leur dénuement social, sont les moins aptes à se défendre devant la police et la justice.

La ville

C’est aussi par le logement que les populations superflues noires sont maintenues dans leur position actuelle. Les projets de logements sociaux lancés dans certains États américains au début des années 1950 furent appréciées par le prolétariat noir mais provoquèrent, précisément pour cette raison, une fuite des habitants blancs, avant de sombrer dans l’abandon. En y ajoutant le fait que l’un des critères les plus récurrents de non-attribution de prêts hypothécaires soutenus par l’État était, plus ou moins explicitement, le fait d’avoir la peau noire, on comprend que le logement et les politiques urbaines puisse être l’un des piliers principaux de la division raciale. De nos jours encore, les quartiers de Baltimore qui se sont vus discriminés de la sorte ont des taux de propriétés immobilières et d’études ainsi qu’un niveau de santé bien plus bas que la plupart des autres parties de la ville. Les familles enchaînées aux prêts à risque sont les descendants même de celles qui se sont vues bloquer l’accès à la propriété immobilière il y a plus de 70 ans. Ce qui se passe à Ferguson, où les populations ont récemment vu un déclin conséquent de leur niveau de vie parce que cette partie de St. Louis fut violemment touchée par la délocalisation des industries manufacturières de la périphérie vers le centre, puis vers la périphérie, puis hors des villes, renvoie à une tendance générale. Ferguson est l’une des régions qui a été délaissée par la fuite des capitaux, fuite toujours accompagnée par celle des populations blanches. Rendus dépendants des prêts hypothécaires d’État dès leur arrivée, les Éthiopiens d’Israël se trouvent, eux, enfermés dans les quelques quartiers des grandes villes qui peuvent toujours leur proposer des loyers abordables. Voilà ce qui ne fait que renforcer ce que certains appellent des « ghettos » et entériner la paupérisation des noirs.

Ce sont donc les pratiques policières et le processus de ségrégation qui entérinent le caractère superflu de certaines populations en les contrôlant et en les isolant.

La racialisation : une synthèse

Étrange monde que celui du capital où, partout où l’on va, le fait d’avoir la peau noire t’expose, comme par une loi de la nature, aux agressions policières de toute sorte, voire même, comme c’est le cas de façon quotidienne aux États-Unis, à la mort.

La « race » est l’effet et non la cause

Si l’on en reste à la surface des choses, il semblerait ainsi que tes traits, la couleur de ta peau et de tes yeux, ta langue et tes origines soient en elle-même la cause de la violence policière. En fait, il n’en est rien : des quartiers pauvres des États-Unis à Israël en passant par les banlieues françaises, suédoises ou danoises, la race n’est pas la cause de la violence policière. C’est bien plutôt la violence policière qui est la cause de la race, car elle sert à gérer et à réprimer les citoyens de second ordre : les descendants d’esclaves ayant hérité de la pauvreté de leurs parents, les immigrés aux marges d’un marché du travail précarisé dans son ensemble, les sans-papiers brutalement exposés aux aléas de leurs employeurs.

L’important est donc la racialisation et non la « race »

En d’autres termes, la police ne vient qu’exécuter et renforcer une violence dont le moteur est le paupérisme, la polarisation du marché du travail et l’économie informelle. Elle est la gardienne de l’ordre et de la discipline dictés par le marché. L’essentiel n’est donc pas dans la « race », comme s’il était question là d’une propriété naturelle ou, ce qui revient au même, d’une identité culturelle. L’enjeu, c’est la racialisation, le processus par lequel certains individus sont sans cesse rejetés dans cette position de non-salariés, de précaires, de non-citoyens.

On dirait que cette position est due à une certaine apparence, à une certaine origine ou à une certaine culture, mais en fait, elle tient aux divisions internes à la classe des travailleurs et des travailleuses, divisions héritées de l’histoire brutale du capital et de l’État et toujours reconduites et transformées dans les sociétés actuelles.

Dynamiques et limites des luttes contre la racialisation

Ceux qui, face aux émeutes à Ferguson, à Baltimore et à Tel Aviv, objectent que jeter des pierres sur la police ne sert à rien, ou encore qu’il est immoral de brûler la voiture du voisin, doivent à tout prix revenir sur Terre.
Les conditions actuelles des Afro-américains et des populations d’origine africaine n’ont rien à voir avec le mouvement pour les droits civiques dans les années 1960. Même si, à l’époque, la population « noire » était plus ou moins confinée aux ghettos des centre-villes, cet environnement était encadré par des organisations, des entreprises et des institutions de la société civile grâce auxquelles une forme historiquement spécifique de politique black pouvait se constituer : les mouvements des Civil Rights et du Black Power. C’est cette forme de la politique black que la désindustrialisation et le démantèlement de l’État-Providence ont détruit en la paupérisant. Dans le cas des africains en Israël venus d’Éthiopie, le déracinement est total : ils n’ont jamais eu accès à de quelconques institutions de lutte en Israël, car ils ont toujours été traités comme des populations à insérer dans une machinerie étatique censée être neutre, mais qui ne leur ouvre les portes qu’aux couches les plus basses de la vie sociale. Les immigrés éthiopiens n’ont cessé d’être discriminés voir attaqués par d’autres groupes d’immigrés dans l’armée ; la ville de Jérusalem a vu des manifestations violentes contre la présence même des Africains en mai 2012 ; et on sait maintenant que sur une période de plusieurs années l’État avait mis en place une campagne de stérilisation forcée des femmes d’origine éthiopienne. Dans ce contexte, la classe moyenne afro-américaine et africaine aux États-Unis et en Israël se distancie toujours plus des plus pauvres en allant vivre dans les quartiers plus aisées.

Il faut donc arriver à comprendre le désespoir réel qui est à la base des slogans comme celui de « prêt à mourir » (ready to die) que l’on pouvait entendre et lire lors du soulèvement de Ferguson. Les jeunes Afro-américains et africains savent qu’ils sont toujours rendus étrangers à la citoyenneté sociale, au point que leurs vies ne valent rien. En se déclarant prêts à mourir, ils saisissent l’essence de ce que c’est que d’avoir la peau noire aux États-Unis aujourd’hui. Les «  politiques respectables » (politics of respectability) de la classe moyenne afro-américaine et l’éthique du travail qui vient avec ne fait pas sens pour ces jeunes Afro-américains chômeurs, incarcérés, maltraités.

Ainsi, si ces prolétaires afro-américains devraient s’unir avec les autres groupes en lutte aux États-Unis ou en Israël, cette union ne se fera pas dans l’abstrait, suivant tel ou tel impératif d’unité, mais en dépassant les limites qui sont spécifiques à ces luttes. En effet, pour s’en prendre à la racine de leurs chaînes – leur caractère superflu vis-à-vis de la production, leur incarcération, leur enfermement dans certains quartiers, etc. – les prolétaires afro-américains ne sauront rester entre eux, dans leurs quartiers, dans une guerre civile contre la police, précisément parce que ces chaînes ne sont pas une question strictement « noire », une sorte d’identité particulière, mais un fondement essentiel de l’accumulation capitaliste.

Les émeutes qui vont de Ferguson à Tel Aviv en passant par Baltimore, Paris, Londres, Copenhague, Stockholm, la Haye et ainsi de suite sont bien des tentatives de rendre la racialisation visible à la société dans son ensemble, de défaire toutes les institutions qui font de la condition des « noirs » une identité particulière naturelle ou culturelle. Dans ces luttes, la solidarité n’est pas qu’un mot d’ordre mais une nécessité pratique, car la discrimination du logement et la ségrégation générale contraignent les Afro-américains et les Africains à transformer le caractère divisé d’une communauté en proie à la compétition et la violence entre les « noirs » eux-mêmes en une communauté de reconnaissance et de respect mutuel. C’est peut-être la dynamique principale des luttes contre la racialisation, et c’est en même temps la limite à dépasser, en vue de l’extension de cette communauté dans la lutte contre le marché, la police et la ségrégation, c’est-à-dire contre tout ce qui divise la vie en citoyens « blancs » et en non-citoyens « noirs ».

Sources

* À lire en le confrontant au présent

K. Marx, Le Capital. Livre premier, VIIe section : Accumulation du capital, Chapitre XXV : Loi générale de l’accumulation capitaliste, II., III., IV., 2009 (1867), trad. Roy, marxists.org/lecapital.free.fr, <https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/index.htm>, consulté en juillet 2015.

* Conditions sociales des Afro-américains de Ferguson

J. Garvey, « No More Missouri Compromises », Insurgent Notes. Journal of Communist Theory and Practice, 18.11.14, <http://insurgentnotes.com/2014/11/no-more-missouri-compromises/>, consulté en juillet 2015.

* Conditions sociales des Afro-américains de Baltimore

E. Badger, « The long, painful and repetitive history of how Baltimore became Baltimore », The Washington Post, 29.04.15, <http://www.washingtonpost.com/blogs/wonkblog/wp/2015/04/29/the-long-painful-and-repetitive-history-of-how-baltimore-became-baltimore/>, consulté en juillet 2015.

M. Puente, « Undue Force », Baltimore Sun, 28.09.14, <http://data.baltimoresun.com/news/police-settlements/>, consulté en juillet 2015.

* Conditions sociales des Africains de Tel Aviv

D. Ojanuga, « The Ethiopian Jewish Experience as Blacks in Israel », Journal of Black Studies, vol. 24, no 2, Thousand Oaks, Sage Publications, décembre 1993, p. 147-158.

N. Elias, A. Kemp, « The New Second Generation in Israel : Key Issues and Main Challenges », Israel Studies, 15 (1), Bloomington, Indiana University Press, 2010, p. 73-94.

* Récits et analyses des luttes

J. Baltimore, « A Statement From a Comrade and Baltimore Native About the Uprising There », SIC, 29.04.15, <http://sicjournal.org/a-statement-from-a-comrade-and-baltimore-native-about-the-uprising-there/>, consulté en juillet 2015. Traduction française disponible sur le même site.

P. Martin, « Viral video spurs race riots in Tel Aviv, Jerusalem », The Globe and Mail, 04.05.15, <http://www.theglobeandmail.com/news/world/viral-video-spurs-race-riots-in-tel-aviv-jerusalem/article24250513/>, consulté en juillet 2015.

R. L., « Inextinguishable Fire: Ferguson and Beyond », 17.11.14, <http://www.metamute.org/editorial/articles/inextinguishable-fire-ferguson-and-beyond>, consulté en juillet 2015. Traduction française : « Ferguson : L’incendie impossible à éteindre », Des nouvelles du front, 25.11.14, http://dndf.org/?p=13862, consulté en juillet 2015.

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