Coupe du monde au Brésil : la fête ?

football aux footballeursL’injonction, ces dernières semaines, était partout. La fête. Il faut faire la fête et se taire. Platini, le président de l’UEFA, Dilma Roussef, la présidente du Brésil, mais également Neymar, star de l’équipe nationale du Brésil, l’ont dit aux brésiliens : les revendications viendront plus tard. Après la fête.

L’injonction se fait alors menace. La police militaire brésilienne cogne, tire, gaze ; on assassine dans les favelas. Au soir du premier match, sur la plage de Copacabana, lorsque la Croatie a marqué, une petite partie du public brésilien a explosé de joie. C’est que, malgré les coups, les réprimandes, l’hystérie autour de l’équipe nationale, certains brésiliens ont la fête amère. L’arbitre du match Brésil-Croatie ne leur aura pas permis cette joie de voir la « fête » des Platini, des Roussef et des Neymar laisser pleinement la place aux revendications, à la colère qui monte dans le pays.

Le football n’est pas qu’une fête innocente et dépolitisée. C’est ce que les dirigeants politiques lui demandent : distraire, fournir un défouloir aux passions sociales et politiques. Les tenants d’un boycott intégral de la Coupe du Monde ont pris au mot ces dirigeants, en oubliant deux éléments capitaux. Il est tout d’abord illusoire de penser qu’un tel mot d’ordre serait suivi d’effets : au Brésil, comme partout dans le monde, le football reste un sport populaire ; il est tout aussi faux de penser que, parce qu’une partie du prolétariat brésilien se prend de passion pour le parcours de l’équipe nationale, les méfaits du pouvoir politique et de la FIFA sont oubliés.

La réalité du football, de ses publics, du sens du spectacle qu’il propose, est tributaire des contradictions sociales qui ont cours dans la société. Il arrive dans l’histoire que le football soit, non pas le combat, mais la poussière soulevée par lui. Les brésiliens qui ont exprimé leur joie lors du but contre son camp de Marcelo ont placé une autre passion que celle qu’on leur enjoignait de vivre dans le premier match de la Coupe. Une partie des supporters « ultras » en Égypte, en Turquie et, dans une moindre mesure, en Grèce, avaient joué un rôle majeur dans les mouvements sociaux qui ont secoué et secouent encore ces pays. Une contre-histoire du football serait rythmée par ces éclats, et par les gestes et les phrases insolentes de joueurs luttant contre le pouvoir politique,soutenant une grève, levant le poing vers une tribune rebelle à l’ordre bourgeois et à ses flics. Cette contre-histoire s’écrit loin d’une FIFA pourrie, au sein de laquelle la corruption semble être la règle.love football hate fifa

Socrates, célèbre joueur brésilien et militant politique, déclarait à propos des conditions de travail de la plupart des footballeurs brésiliens des années 70 et 80 : « Quatre-vingt-dix pour cent des joueurs ont une condition de vie inhumaine. Soixante-dix pour cent gagnent mois que le salaire minimal. Si les joueurs l’acceptent, [les dirigeants] sont paternalistes. Sinon, ils sont autoritaires. » C’est le comportement actuel de la bourgeoisie brésilienne vis-à-vis du prolétariat. Si les classes populaires acceptent qu’avec leur amour du football viennent les bas salaires, la corruption, les bénéfices colossaux de la FIFA et le racket par la hausse des prix, ils auront la bienveillance de ceux qui les pillent. Jusqu’à présent, ils ont eu la police militaire, les meurtres dans les favelas et la répression judiciaire. Le consentement par la fête n’est pas acquis, et les autorités auraient tort de croire qu’une victoire de l’équipe nationale achèverait de les sauver : les lendemains de fête pourraient avoir pour eux un goût de cendres.

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