A qui profite le risque?

La vie est pleine de risque.
Si on sort en voiture, on risque l’accident.
Si on fume, on risque le cancer, si on boit, la cirrhose, et si l’on fait l’amour, toute une panoplie de MST nous guette.
De la même façon, les soins que l’on prodigue à l’hôpital comportent des risques. S’il est fatigué, s’il y a eu erreur sur l’identité du patient, un chirurgien spécialisé dans l’orthopédie peut couper une jambe à la mauvaise personne.

La gestion des risques est une discipline qui vise à éviter, à l’hôpital – mais aussi dans d’autres secteurs, comme la finance ou le nucléaire –  que les risques ou les situations dangereuses ne se transforment en jambes coupées et de façon générale en accidents.
Ce qui est, évidemment, un but louable.

Le problème que pose la gestion des risques est celui de son utilisation comme un outil de management par les directions et administrations hospitalières.
Si un événement indésirable se produit, l’administration, ou les experts qu’elles emploient, va tenter de remonter à la source du risque, et se demander comment il aurait pu être évité.
Ainsi, si une jambe a été coupé à M. Bob, alors qu’il venait simplement faire changer sa prothèse de hanche, c’est parce que l’infirmière n’a pas correctement vérifié l’identité du patient, parce que le chirurgien n’a pas consulté une dernière fois le dossier du patient, parce que le patient a été mal préparé; bref, l’erreur est humaine, et elle provient d’un non-respect des protocoles et des lois de fonctionnement du service.
Pour y remédier, l’administration va produire de nouveaux protocoles et obliger les personnels à les respecter en employant différents moyens de coercition (réunion d’informations, sanctions administratives, changement de services).

A aucun moment, on ne considère le fait que les erreurs humaines sont généralement produites par des conditions de travail inhumaines. On ne se demande pas si l’infirmière responsable de la préparation du patient pour le bloc n’était pas surmenée ce jour-là, s’il n’y avait pas trop d’interventions chirurgicales prévues pour trop peu de personnel.

Le maître-mot de la gestion des risques, telle qu’elle se décline dans les brochures de la Haute Autorité de Santé, est le réalisme. Par réalisme, l’HAS entend: l’exclusion de toute réflexion économique et politique sur la dégradation de la qualité des soins.
Est donc réaliste toute solution qui contraint le travailleur à ne pas commettre d’erreurs sans améliorer ses conditions de travail.

Autrement dit, la gestion des risques a pour rôle de demander toujours mieux et toujours plus aux travailleurs, sans jamais poser la question, profonde, de l’organisation économique et politique du travail.

De la même façon que le PIB échoue à mesurer la bonne santé générale d’un pays, la gestion des risques passe à côté de la dégradation de la qualité des soins et des conditions de travail des personnels. Pire, elle fait peser un poids supplémentaire sur les professionnels, en les forçant à devenir leur propre contremaître, leur propre surveillant.
C’est le cas chaque fois qu’on demande à un travailleur, par exemple une infirmière, de remplir une fiche d’incident, sans lui permettre de peser dans les décisions prises concernant l’organisation du service ou la gestion économique de l’hôpital.
Le travailleur est ainsi encouragé à cultiver une approche surplombante des situations de travail, c’est-à-dire, en réalité, à adopter le point de vue de la direction. Chaque travailleur devient l’administrateur de lui-même, dans une perspective non pas démocratique mais répressive, puisque, privé de pouvoir de décision, le travailleur ne peut que voir ses propres observations et suggestions se retourner contre lui-même ou contre ses collègues..

Dans ce sens, la gestion des risques est une stratégie manipulatrice, non-démocratique, qui vise en surface à éviter que des erreurs ne se produisent, mais qui ne parvient dans les faits qu’à dégrader un peu plus, par les contraintes qu’elle exerce sur les travailleurs, la situation de l’hôpital public.

La question des risques ne doit pas être traitée d’en haut, de manière technocratique, par des experts.

Au contraire elle doit être organisée, pensée et planifiée par les travailleurs aux commandes du pouvoir car ce sont eux et eux seuls qui peuvent penser l’organisation sociale de la santé en fonction des besoins réels. En effet, le gouvernement et l’administration mène une politique de destruction de l’appareil de soin car le capitalisme est fondée par essence sur la recherche aveugle de l’accumulation du capital.

C’est uniquement dans cette perspective que la réflexion sur les risques pourra améliorer réellement la qualité des soins donnés aux personnes.

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